Je voudrais venir un peu plus souvent nourrir ma chronique des permanences.
Peut-être que vient un moment de l’expérience pendant lequel le trop plein d’émotions qui me donnent raison d’être est tel qu’il faut savoir les garder en soi comme un trésor au fond d’un puits. Longtemps, le plus longtemps possible. Il n’est pas nécessaire de tout écrire. Pas utile de tout nommer, de tout théoriser.
A coup sûr il y a la volonté d’approfondir l’approche humaniste et sensible de cette pratique. C’est l’immense liberté dont je jouis – et que j’ai choisie – qui m’en donne la faculté.
Si j’écris moins dans ma chronique, ce n’est pas tant une question de pudeur ou de lassitude. Ce serait plutôt la conscience que chaque instant de vie est si précieux qu’il doit être intensément vécu. Le flux et le cadencement des situations sont tels que je regrette parfois que mon cerveau ne contienne aussi un disque dur pour les garder en mémoire. Mais l’homme est le contraire de la machine. Alors pour les sauvegarder, je ressens le besoin de les ruminer, de les ressasser, et de les recycler. Comme si je devais les distiller dans un alambic qui en extrairait la quintessence.
Et l’élixir du sens vécu ainsi créé est issu d’une étrange mixture qui associe les contraires : la douceur et la violence, la raison et le cœur, le lent et le rapide, le juste et l’inique, le dit et non dit, le sens et l’insensé, la colère et la sérénité, le bruit et le silence…
C’est ma - bientôt - longue pratique du tai chi qui m’a appris à ne pas vouloir mettre des mots sur tout : faire et répéter toujours l’enchaînement des mêmes gestes jour après jour sans penser, dans l’abstinence du verbe. Tendre vers la perfection de l’harmonie entre le corps et l’esprit.
Je crois qu’il y a une alchimie silencieuse dans la fonction d’écrivain public ; dans la relation qui doit d’abord se vivre, se ressentir. Avant de rayonner, d’irradier autour de soi. C’est la chance que j’ai moi, l’homme heureux, de pouvoir transmettre de l’espoir dans ce pays d’une cruauté subrepticement plus sensible et plus visible jour après jour.
Quand j’ai montré la séquence du documentaire de Jérôme Mauduit [1] au vieux Samba, il riait de toutes ses dents en se regardant sur l’écran de l’ordinateur. Et puis nous avons étudié la carte de sa ville au nord-est du Sénégal, et il répétait les noms des villages environnants après moi comme autant de paysages et de visages qui passaient sous ses yeux. Alors le vieux Samba nous a annoncé qu’ il doit retourner au village parce qu’il a perdu 12 personnes de sa famille le jour du match de foot entre la France et l’Afrique du Sud. Tout le monde était réuni autour du poste de télévision quand la maison s’est effondrée…
Pourtant je n’avais pas posé de question sur sa vie et sa famille ; mais la simple évocation géographique de la ville où il a vécu a fait surgir à sa conscience le caractère tragique de cet événement. Et son expression est sans doute une immense preuve de confiance de sa part.
Dans le bureau dans lequel je reçois, les gens viennent chercher des réponses pour vivre ou (sur)vivre. Y rôde souvent, trop souvent la souffrance et parfois la mort.
Quand BA-D… m’appelle sur mon portable pour me remercier parce que je l’ai orienté après deux refus de CMU complémentaire dans un service de santé qui la prise totalement en charge, j’espère ne plus l’entendre me dire un jour : « ma maladie me fait souffrir, je n’ai plus que cinq jours de médicaments et je ne peux pas les acheter ». Là je suis sûr d’avoir trouvé la bonne direction.
Il y a eu une période pendant laquelle j’ai cru que la magie qui s’opérait dans la relation avec les usagers avait disparue. Elle coïncidait avec celle pendant laquelle j’ai été radié sans motif et sans indemnité de chômage par le Pôle Emploi ; et pendant laquelle une grave maladie génétique s’est déclarée chez ma fille.
Mais la magie était toujours là ! Je n’ai eu qu’à la faire travailler autrement. J’ai compris à ce moment qu’il fallait que je la mette à mon propre service pour pouvoir de nouveau la mettre au service des autres.
J’ai gagné contre le Pôle Emploi, et ma fille malgré les risques inhérents à sa maladie revient de vacances au Népal.
Un soir, je me suis dit qu’au fond je n’aime pas que certaines personnes n’aient pas de souci car elles ne viennent pas nous voir ! J’aime qu’elles viennent la première fois, et j’aime quand elles reviennent et leur faire savoir bien fort.
Elles sont de plus en plus nombreuses qui reviennent nous voir, et au-delà de leur intérêt pour la démarche qui nous les ramènent, je vois à leur sourire qu’elles sont heureuses de nous voir.
Et cette joie est partagée.
Aujourd’hui j’assume pleinement la dimension affective de mes relations avec les usagers…Leurs sourires me rassurent : ils montrent simplement qu’ils savent que je les considère comme des femmes et des hommes que j’estime, et que je ferai ce que je peux, et même un peu plus, pour être digne de la confiance qu’ils m’accordent.
Et au bout du compte, la reconnaissance qu’ils nous témoignent n’a pas besoin d’être théorisée.
La joie n’est pas un concept ; c’est un sentiment qui se vit.
Et ça vaut tout l’or des banques.
J’ai dit
Plume Solidaire
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