Cette réflexion fait écho au commentaire de Gilles de l'article " Illettrisme : la descente aux enfers continue inexorablement "
Bonjour Gilles,
J’ai bien reçu votre commentaire auquel je n’ai pu répondre qu’hier.
L'illettrisme est un sujet complexe et contradictoire.
La lecture et l’écriture n’impliquent pas un lien de fait avec une culture de tolérance et
d’ouverture d’esprit. Et il n’y a pas de lien de causalité entre le fait d’être analphabète ou illettré, avec une quelconque forme de handicap mental, d’inaptitude à comprendre et à raisonner, et
bien entendu les qualités morales de la personne.
Je rencontre à chaque permanence d’écrivain public des femmes et des hommes humbles, mesurés,
réalistes et généreux qui comprennent ou cherchent avec leurs propres moyens à comprendre de qui se passe autour d’eux.
A contrario, nous connaissons des hommes politiques qui font partie de l’élite française et
qui ont épousé les idées de l’extrême droite. Je pense par exemple, à plusieurs ministres anciens et actuels qui ont fait leurs classes au mouvement Occident dans les années 60, où à cet ancien polytechnicien leader dissident du Front National.
Il suffit d’écouter les questions de certains auditeurs sur les stations de radio nationales
le matin, pour constater qu’il est courant d’être alphabétisé et de savoir compter sans ses doigts, et de raisonner en citoyen égoïste, partial, sectaire, raciste…
Cependant, il est clair que l’illettrisme est un handicap pour l’accès à la formation et à
l’évolution d’une carrière, et d’une manière générale à l’autonomie de l’individu et à son insertion sociale dans une civilisation dominée par l’écrit. Loin de se limiter aux personnes d’origines
étrangères, les déficiences de l’Education Nationale génèrent chaque année des milliers de jeunes en difficulté avec la lecture et l’écriture.
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La question de la baisse de la lecture de la presse et du livre me semble relever d’une autre
approche d’ordre économique, éducative et culturelle. Elle est surtout associée au déclin progressif de l’accès à la connaissance par le livre, remplacé par l’omniprésence des images à travers la
vidéo, les jeux et la musique accessibles sur l’ordinateur personnel (Personal Computeur). Interviennent aussi le développement considérable du besoin d’expression individuelle et de la
communication immédiate (Internet, téléphone portable). Le temps qui est consacré à ces formes de communication (SMS, réseaux sociaux…) s’est substitué à celui du temps
long de la lecture et de la réflexion.
Joue aussi le poids des contraintes de la vie actuelle (mobilité professionnelle, temps de déplacement, précarisation des conditions et stress au
travail...) qui constituent des freins à une vie paisible et équilibrée.
La multiplicité des sollicitations concernant les besoins fondamentaux (se loger, se nourrir,
se soigner, se vêtir..) de divertissements et de consommation de produits éphémères n’est pas non plus étrangère à l’affaiblissement du besoin de lire. Lire un journal ou lire un livre, nécessite au contraire la volonté de s’isoler qui résulte de l’acceptation de la solitude et du silence,
la patience et la persévérance. L'acte de lire est le fruit d'un apprentissage du goût de lire.
La consommation est l’obéissance à un appel incessant de l’extérieur, quand l’isolement est
le fruit d’une décision de s’extraire de l’influence des autres pour devenir compagnon de soi-même.
Vivre avec autrui est devenu un besoin impérieux, mais savoir vivre avec soi-même est une
nécessité vitale. La fuite de soi-même ne traduit-elle pas un désir inconscient de demeurer dans l'innocence de l'enfance, ou une peur de grandir et de prendre ses responsabilités ? Prendre ses
responsabilités c'est sans doute d'abord prendre conscience de la réalité, de son caractère subjectif, temporaire et toujours fuyant. Réalité qui nous renvoie à nous-mêmes et à notre finitude. La
lecture permet de nous confronter à nous-mêmes à travers le miroir du livre. Elle nous dit qui nous sommes ou croyons être à travers ce que nous comprenons et ressentons ou croyons avoir compris
et ressenti.
Enfin il faut aussi prendre en compte le déclin de la représentation de
l’ « intellectuel »; homme de pensée qui dans un passé encore proche « éclairait la vie et la compréhension du monde » à travers ses œuvres. Le penseur patenté de jadis
était un guide, sa disparition nous contraint à nous forger nous-mêmes en créant notre propre voie. Nous n'avions qu'à le croire tandis nous devons maintenant générer nos convictions
nous-mêmes. Nous sommes plus libres que nos ancêtres mais plus fragiles aussi devant l'adversité des idéologies, des sectes de toutes natures, et des intérêts pensés et organisés par d'autres
pour nous asservir.
Mai 68 a engendré une société de libertés dans une période d’abondance (30 Glorieuses) sans
enseigner la manière de s’en servir; le marché s’est engouffré dans ce vide en segmentant les désirs. Et le marché ne s’intéresse pas à celles et à ceux dont le pouvoir d’achat n’a cessé de
s’effriter depuis 30 ans.
La société de libertés est devenue pour beaucoup un monde virtuel, pour d’autres une société
de "dépendance" aux produits qui procurent rapidement (« efficacement ») des services qui rehaussent leur image privée/public (mode) en associant besoin/désir ou nécessité,
qualité, plaisir.
La démocratisation de la pensée pendant un demi siècle par l'information écrite de la
presse puis/et par la télévision (et le débat public), a conduit à son individuation et à sa relativisation : chacun désormais prétend être maître chez soi, car la vérité de l’un vaut celle
de l’autre. Dès lors le débat n’a plus lieu d’être ! Nous sommes tous différents dans le droit absolu à la différence. Et la dictature des egos et ses organisations connexes (corporatismes,
communautarismes, réseaux, clubs…) a remplacé les idéologies antagonistes qui s’affrontaient avant l’effondrement du communisme. Qui se ressemble s'assemble, pour
défendre ses propres intérêts avec ceux qui avec soi veulent défendre les mêmes intérêts.
La démocratie des egos tient lieu d'intérêt général, et le consensus ne repose plus que sur
la cohabitation tendue des groupes de pression.
Dans cette régression démocratique du discernement, de l'argumentation contradictoire, de
l'échange des points de vue dans l'acceptation de se laisser convaincre par l'autre, le livre n'est plus le support du débat. Il est devenu un produit qui ne provoque plus le scandale puisqu'il
n'est que l'expression d'un point de vue de moins en moins partagé par l'émiettement des opinions et l'affaiblissment de la lecture.
Ainsi, la figure de l’homme de lettre n’a plus cours en cela qu’elle ne surplombe plus la
pensée commune – transformées en vulgates -. La culture qu’apportent l’art, la littérature et les sciences humaines n’est plus chez le commun des mortels un moyen d’échanges et d’enrichissement
relationnel par la recherche du consensus. Elle est affirmation de soi par ses choix au sein de groupuscules « entre-soi » (famille, amis, loisirs, travail…).
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L’illettré, par définition exclu de l’accès aux savoirs et à la connaissance par l’écrit
n’est pas pour autant exclu du chemin qui mène à la sagesse et au développement des qualités humaines, qui peuvent se transmettre ou s’initier par d’autres canaux (référents familiaux, modèles
éducatifs ou religieux…). Et dans une certaine mesure son isolement le conduit - ou pourrait le conduire - à l’apprentissage contraint ou choisi de l’humilité et du partage comme remède à la
souffrance de sa situation. Si son exclusion progressive actuelle du marché du travail l’oblige à rester en marge de la modernité et de ses modèles de consommation – ce qui n’est pas tragique en
soi -, elle l’amène aussi dans une impasse dans laquelle sa survie économique élémentaire est menacée.
Et l’exclusion de l’analphabète et de l’illettré du marché du travail en l’absence de
propositions pertinentes favorisant l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, sont les signes du déclin des valeurs humanistes et des valeurs républicaines de fraternité et de solidarité
que l'ensemble de la société respectait à l’égard des populations défavorisées. Ces valeurs fondamentales – faut-il parler au passé ? - constituaient le socle du consensus national et l’héritage
de l’histoire des 60 dernières années de notre pays, elle-même issue du Siècle des Lumières.
Savoir lire et écrire s’apprend et s’enseigne, mais les usages de la lecture et de l’écriture
sont multiformes. Les manières de vivre et de penser peuvent s’enrichir et s’approfondir par la lecture, mais celle-ci ne constitue pas une unique clé d’accès à la culture, terme polymorphe qui
peut signifier aussi bien des savoirs que des manières d’être et de vivre.
Un individu peut être supérieurement intelligent, riche, cultivé et être égocentrique et
valoriser l’exclusion ; ou se montrer plus communément ignorant et indifférent au sort d’autrui. Mais le même individu intelligent, riche, cultivé peut tout aussi bien montrer de la
compassion pour les plus démunis et se définir par des valeurs de partage et la pratique du don.
Il est fréquent que des illettrés expriment des idées racistes; et il est aussi fréquent que
des illettrés ne voient pas dans les origines ethniques la source de leurs problèmes. Le racisme peut s'apprendre, s'interdire ou paraître stupide dans n'importe quel milieu culturel, social,
religieux...
D’où aussi cet étonnant paradoxe qui veut que des spécialistes de la connaissance et de la
culture soient aussi des êtres indifférents à celles et ceux qui n’y ont pas accès.
L’affaiblissement progressif de la presse est le symptôme d’une culture française dont les
membres n’ont pas – illettré – la possibilité de lire, ne prennent pas le temps de lire – consommation et besoin d’expression -, n’éprouvent pas le besoin de comprendre le monde dans lequel nous
vivons autrement qu’en s’intéressant à l’information du monde qui est le leur – celui de leurs centres d’intérêt, de leur conditions d’existence.
L'information édulcorée, synthétique, purement factuelle et formatée sur l'état du monde et
ce qu'il convient d'en savoir est dispensée abondamment et à longueur de journée par les médias dans un secteur économique ,porté par la publicité, qui n'a cessé de se développer au
cours des deux dernières décennies. Les illettrés l'entendent comme vous et moi quand bien même ne le voudraient-ils pas.
Mais lire et écrire devient désormais un pré requis, une condition sine qua non pour
avoir le droit de travailler en France, dans une société qui sous estime de plus en plus le lien social et l’altruisme.
Résister à la corrosion du lien social et vivre dans l'altruisme, c'est le combat
d'aujourd'hui, simplement pour affirmer notre volonté d'Etres libres en aidant d'autres à le rester ou à le devenir. Celles et ceux qui savent regarder autour d'eux voient bien que nous
sommes bien plus nombreux que nous le croyions avant d'avoir appris à voir.
Point n’est besoin de savoir lire et écrire pour apprendre à être une femme ou un homme digne
et intègre. Nous reconnaître suffit.
J'ai dit
Plume Solidaire