LES HESPERIES – 1
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n dimanche après-midi, au cours d'une promenade champêtre avec Claire Lune, sa compagne, Victorem allongé sous le tronc d'un olivier s'était abandonné à une somnolence réparatrice sous l'ombre fraîche. La bise de l'été qui secouait doucement les branches fit choir sur le sommet de son encéphale une vieille olive qui n'en pouvait plus de rester suspendue ainsi depuis des semaines. Il s'éveilla en sursaut et, comme frappé par la foudre, s'écria à l'adresse de Claire Lune occupée à jouer au ricochet avec des petits cailloux plats sur la mare asséchée par les courants chauds des tropiques :
- Ô Claire Lune mon Aimée, par Sainte Damoclès, je viens de trouver pendant mon sommeil la pierre philosophale qui guide mes pas depuis que nous séjournons dans cette heureuse cité. La rencontre de cette olivette avec la surface désertique de mon occiput a eu l'effet de l'onde de choc entre deux planètes dans l'immense cosmos. Courant jusqu'aux tréfonds de mon âme elle s'est gonflée comme une voile phénicienne et, poussée par les doux alizés s'en est allée éveiller le génie qui y dormait. Mon Génie, ma Muse, ma Sublime Inspiration qui était la cause et la source de mes cruelles migraines chaque fois que, se trouvant enfermée trop à l'étroit sous ma boîte crânienne, s'y cognait contre ses parois et tentait de s'en extraire en enfonçant la porte. Alors pour prix de son évasion ma Muse m'a soufflé l'idée qu'elle retenait en son sein, qui depuis trop de lunes m'animait, et m'a commandé d'en faire le souffle de l'Universelle Félicité, la Panacée du bonheur de l'Humanité. Oui ma mie, mon génie m'a révélé par la céleste voie que, de la fertilisation culturelle croisée je suis l'inventeur sans le savoir, et m'enjoigne toute affaire cessante de la partager avec tous mes frères humains. Ceux qui marchent sur la Terre en ignorant tout de leur destinée et ceux qui dorment sous terre du sommeil de l'éternité. Ceux qui parcourent sans boussole des mers déchirées et ceux qui errent dans d'épais brouillards sur les falaises et les pics des montagnes glacées. Rentrons dans notre nid ma jolie dinde, que je m'attelle sans plus attendre à ma nouvelle tâche et répande par le monde ma découverte par tous moyens à ma convenance. A moi ondes, gazettes, livres et colloques !
Et c'était vrai. Victor commençait à voir la trace du sillon qu'il avait creusé jour après jour. Son œuvre apparaissait désormais dans sa dimension universelle en pleine lumière : la vie avait changé dans la ville.
Les jeunes filles voilées se promenaient au grand jour de la tête aux pieds. Les paresseux se levaient de jour comme de nuit pour organiser la fête dès l'aurore. Les travailleurs en congé du Grand Capital défilaient la nuit en chantant des airs populaires à l'accordéon sous le balcon de la Juliette d'un moment, et faisaient la grasse matinée avec leur compagne. Les notables osaient se montrer sur la Promenade du Palais avec leur maîtresse, tandis que leur bourgeoise s'envoyait en l'air furtivement sous les porches ou sur les gazons municipaux. Dans les théâtres de verdure les artistes d'ici jouaient la comédie, les conteurs de là-bas berçaient les âmes et donnaient de réjouissantes leçons de morale aux grands comme aux petits. Les saltimbanques déambulaient de place en place projetant à la face du ciel étoilé le feu jailli de leur bouche. Sur leurs tréteaux de la Place du Marché, Arlequin et Pantalon chantaient sous leur masque, et faisaient des pirouettes acrobatiques. Et les spectateurs réjouis les entraînaient ensuite en cortèges, clamant des poèmes de taverne en cabaret.
Un soir, au Jardin des Délices, une paire d'anciens avaient accroché leurs béquilles aux branches de l'Arbre de la Liberté. Trois bigotes passèrent là à mâtines sonnantes. Croyant au retour des guerres de religion elles y virent des huguenots pendus par les pieds gesticulant la danse de Saint Guy. Effrayées, courbées et rasant les murs, elles coururent vers leur refuge cathédrale pour en parler à confesse. Mais l'archiprêtre, encore assoupi par d'autres libations - de celles qui rendent l'esprit sain, consentit à les entendre non pas l'une après l'autre selon le rite, mais en leur prêtant à toutes sa généreuse oreille en même temps. Effarées par l'étendue du sacrilège, elles protestèrent d'une seule voix, arguant du secret de la confession. Le représentant de Dieu leur répondit par un silence réprobateur, et enchaîna un Pater Noster d'une voix de stentor qu'elles reprirent en choeur. Le calme revenu dans la maison de Dieu, il les écouta l'une après l'autre. A la première, il demanda de méditer sur cette phrase : "La peur a de grands yeux"...A la seconde il recommanda de réfléchir à cette maxime : "L'ennui est le malheur des gens heureux"...A la troisième il conseilla de se pencher sur ce proverbe créole : "Crois la moitié de ce que tu vois, et rien de ce que tu entends". Il les invita ensuite, en insistant chaleureusement sur l'importance qu'il attachait à sa requête, à partager toutes les trois les fruits de leurs élucubrations en les déposant avec toutes les précautions dues à leur fragile consistance dans un grand pot d'étain ; et à les mélanger avec la plus grande délicatesse. Puis, en guise d'absolution, il souleva sa soutane - là dans le Saint Lieu ! - ; exhiba son ventre rebondi, son nombril tortueux, sa toison préhistorique et ses culottes de flanelle. Enfin, non content de commettre un nouvel acte impie, il entreprit de les chasser du temple en les aspergeant d'eau encore fraîchement bénite de la veille avec son chasse-mouches ; et en vociférant un chapelet de sentences populaires sur le parvis tandis qu'elles s'égaillaient comme une volée de moineaux dans les ruelles.
Son office terminé, l'homme d'église ferma le lourd battant du portail avant de disparaître dans la pénombre des ruelles des vieux quartiers.
Et tout ce petit monde se racontait ses aventures dans les estaminets avec force rires, applaudissements, de tournées des grands ducs en Amazone de bière fraîche qui ruisselait jusqu'au jour naissant. La fête était omniprésente et les scènes d'allégresse se multipliaient dans les quartiers. Chacun avec son voisin, chacune avec sa voisine, chacun avec sa voisine, chacune avec son voisin, était-t-à-tu-t-et-à-t-toi. Au marché, au fourneau, au balai, au jardin, aux douches publiques, chez la blanchisseuse et le marchand de couleurs, chez le tailleur et le marchand de vins, et ainsi de suite. La ville était une vaste Maison de Tolérance. Les jours de pluie il arrivait qu'on oubliât la capote ou le parapluie mais jamais le lampion. La musique, ces musiques diablement ethniques comme disait la sous-préfète toujours en goguette avec sa clique de majorettes, exerçaient un charme étrange sur la jeunesse qui se réunissait au Grand Pavillon de la Foire toute la nuit durant. Tôt dans le matin, les bandes d'écoliers sur le chemin de la communale descendaient des quartiers hauts par les ruelles en escaliers, chantaient des canons et des marches en distribuant le contenu de leurs cartables aux passants. Dans le ciel, tout là-haut, une voie lactée de cerfs-volants, de familles et de genres aussi variés que les espèces animales qui montèrent dans l'Arche de Noé, frétillaient de la queue sous le soleil, et regardaient d'un œil rieur les thébeauvillois en liesse. Sur la Veine, les joutes nocturnes à la lueur des flambeaux et des feux d'artifice, animaient les longues soirées de l'été. Le jour, elles cédaient la place aux barques dérivant sous les peupliers pendant la divine sieste des rameurs en canotiers, saisis au fil de l'eau par des peintres plantés sur la rive derrière leur chevalet.
Dans la Tour du Midi de la cathédrale, les cloches gagnant un repos mérité, furent remplacées. A chaque heure de la journée des joueurs de daiko frappaient un énorme tonneau dont l'écho rebondissait sur les toits de tuiles de Thébeauville. Le soir, de la nuit tombée jusqu'aux douze coups de minuit, les trompes d'Afrique Centrale prenaient la relève.
A potron-minet, dès le onzième coup de tambour la ville se transformait en un inextricable capharnaüm et en un charivari de concerts. Les cochers faisaient claquer leur fouet en l'air en cadence et dans les carrefours les chauffeurs des fiacres et des autogaz répétaient les refrains d'une même voix. De vastes embouteillages se formaient aux croisements des grandes avenues : il y en avait toujours un pour ajouter un nouveau couplet que tous ses voisins voulaient entendre. Comment avancer dans ces conditions ? Et plus un cheval qui n'arrivait à mettre un sabot devant l'autre sans esquisser un pas de danse. Et quand il y en avait dix ou quinze et qu'ils écoutaient, qui un raga du matin, qui le virile chant des marins cap-horniers dans la tempête, qui le choeur yiddish dans la nuit et le brouillard, qui les voix diphoniques des steppes, qui le sensuel tango, qui une mélodie kabyle, les polyphonies des dockers, un orchestre tsigane, des chants soufis, une calypso, un gospel , un chant gagaku , plus aucun ne tirait plus ni à "hu !", ni à dia. Qu'à cela ne tienne on en était plus à une heure près et on travaillait deux fois plus vite en chantant. Dans les trains pour Necmerfriture, les voyageurs étaient bras-dessus-bras-dessous et le rythme sourd et régulier des roues sur les interstices des rails dilatés, accompagnait les mélopées soutenues par les sabar et les tama. Le chant ralentissait dans les gares, s'arrêtait à chaque station, et repartait doucement avec de nouveaux voyageurs qui prenaient le ton et la cadence en s'asseyant. Le chef d'orchestre c'était la locomotive, et la vapeur donnait le la.
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