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3 août 2010 2 03 /08 /août /2010 18:32

 

 

LES HESPERIES – 1

 

 

 

U

 

n dimanche après-midi, au cours d'une promenade champêtre avec Claire Lune, sa compagne, Victorem  allongé sous le tronc d'un olivier s'était abandonné à une somnolence réparatrice sous l'ombre fraîche. La bise de l'été qui secouait doucement les branches fit choir sur le sommet de son encéphale une vieille olive qui n'en pouvait plus de rester suspendue ainsi depuis des semaines. Il s'éveilla en sursaut et, comme frappé par la foudre, s'écria à l'adresse de Claire Lune occupée à jouer au ricochet avec des petits cailloux plats sur la mare asséchée par les courants chauds des tropiques : 

- Ô Claire Lune mon Aimée, par Sainte Damoclès, je viens de trouver pendant mon sommeil la pierre philosophale qui guide mes pas depuis que nous séjournons dans cette heureuse cité. La rencontre de cette olivette avec la surface désertique de mon occiput a eu l'effet de l'onde de choc entre deux planètes dans l'immense cosmos. Courant jusqu'aux tréfonds de mon âme elle s'est gonflée comme une voile phénicienne et, poussée par les doux alizés s'en est allée éveiller le génie qui y dormait. Mon Génie, ma Muse, ma Sublime Inspiration qui était la cause et la source de mes cruelles migraines chaque fois que, se trouvant enfermée trop à l'étroit sous ma boîte crânienne, s'y cognait contre ses parois et tentait de s'en extraire en enfonçant la porte. Alors pour prix de son évasion ma Muse m'a soufflé l'idée qu'elle retenait en son sein, qui depuis trop de lunes m'animait, et m'a commandé d'en faire le souffle de l'Universelle Félicité, la Panacée du bonheur de l'Humanité. Oui ma mie, mon génie m'a révélé par la céleste voie que, de la fertilisation culturelle croisée je suis l'inventeur sans le savoir, et m'enjoigne toute affaire cessante de la partager avec tous mes frères humains. Ceux qui marchent sur la Terre en ignorant tout de leur destinée et ceux qui dorment sous terre du sommeil de l'éternité. Ceux qui parcourent sans boussole des mers déchirées et ceux qui errent dans d'épais brouillards sur les falaises et les pics des montagnes glacées. Rentrons dans notre nid ma jolie dinde, que je m'attelle sans plus attendre à ma nouvelle tâche et répande par le monde ma découverte par tous moyens à ma convenance. A moi ondes, gazettes, livres et colloques ! 

Et c'était vrai. Victor commençait à voir la trace du sillon qu'il avait creusé jour après jour. Son œuvre apparaissait désormais dans sa dimension universelle en pleine lumière : la vie avait changé dans la ville.  

Les jeunes filles voilées se promenaient au grand jour de la tête aux pieds. Les paresseux se levaient de jour comme de nuit pour organiser la fête dès l'aurore. Les travailleurs en congé du Grand Capital défilaient la nuit en chantant des airs populaires à l'accordéon sous le balcon de la Juliette d'un moment, et faisaient la grasse matinée avec leur compagne. Les notables osaient se montrer sur la Promenade du Palais avec leur maîtresse, tandis que leur bourgeoise s'envoyait en l'air furtivement sous les porches ou sur les gazons municipaux. Dans les théâtres de verdure les artistes d'ici jouaient la comédie, les conteurs de là-bas berçaient les âmes et donnaient de réjouissantes leçons de morale aux grands comme aux petits. Les saltimbanques déambulaient de place en place projetant à la face du ciel étoilé le feu jailli de leur bouche. Sur leurs tréteaux de la Place du Marché, Arlequin et Pantalon chantaient sous leur masque, et faisaient des pirouettes acrobatiques. Et les spectateurs réjouis les entraînaient ensuite en cortèges, clamant des poèmes de taverne en cabaret. 

Un soir, au Jardin des Délices, une paire d'anciens avaient accroché leurs béquilles aux branches de l'Arbre de la Liberté. Trois bigotes passèrent là à mâtines sonnantes. Croyant au retour des guerres de religion elles y virent des huguenots pendus par les pieds gesticulant la danse de Saint Guy. Effrayées, courbées et rasant les murs, elles coururent vers leur refuge cathédrale pour en parler à confesse. Mais l'archiprêtre, encore assoupi par d'autres libations - de celles qui rendent l'esprit sain, consentit à les entendre non pas l'une après l'autre selon le rite, mais en leur prêtant à toutes sa généreuse oreille en même temps. Effarées par l'étendue du sacrilège, elles protestèrent d'une seule voix, arguant du secret de la confession. Le représentant de Dieu leur répondit par un silence réprobateur, et enchaîna un Pater Noster d'une voix de stentor qu'elles reprirent en choeur. Le calme revenu dans la maison de Dieu, il les écouta l'une après l'autre. A la première, il demanda de méditer sur cette phrase : "La peur a de grands yeux"...A la seconde il recommanda de réfléchir à cette maxime : "L'ennui est le malheur des gens heureux"...A la troisième il conseilla de se pencher sur ce proverbe créole : "Crois la moitié de ce que tu vois, et rien de ce que tu entends". Il les invita ensuite, en insistant chaleureusement sur l'importance qu'il attachait à sa requête, à partager toutes les trois les fruits de leurs élucubrations en les déposant avec toutes les précautions dues à leur fragile consistance dans un grand pot d'étain ; et à les mélanger avec la plus grande délicatesse. Puis, en guise d'absolution, il souleva sa soutane - là dans le Saint Lieu ! - ; exhiba son ventre rebondi, son nombril tortueux, sa toison préhistorique et ses culottes de flanelle. Enfin, non content de commettre un nouvel acte impie, il entreprit de les chasser du temple en les aspergeant d'eau encore fraîchement bénite de la veille avec son chasse-mouches ; et en vociférant un chapelet de sentences populaires sur le parvis tandis qu'elles s'égaillaient comme une volée de moineaux dans les ruelles. 

Son office terminé, l'homme d'église ferma le lourd battant du portail avant de disparaître dans la pénombre des ruelles des vieux quartiers. 

Et tout ce petit monde se racontait ses aventures dans les estaminets avec force rires, applaudissements, de tournées des grands ducs en Amazone de bière fraîche qui ruisselait jusqu'au jour naissant. La fête était omniprésente et les scènes d'allégresse se multipliaient dans les quartiers. Chacun avec son voisin, chacune avec sa voisine, chacun avec sa voisine, chacune avec son voisin, était-t-à-tu-t-et-à-t-toi. Au marché, au fourneau, au balai, au jardin, aux douches publiques, chez la blanchisseuse et le marchand de couleurs, chez le tailleur et le marchand de vins, et ainsi de suite. La ville était une vaste Maison de Tolérance. Les jours de pluie il arrivait qu'on oubliât la capote ou le parapluie mais jamais le lampion. La musique, ces musiques diablement ethniques comme disait la sous-préfète toujours en goguette avec sa clique de majorettes, exerçaient un charme étrange sur la jeunesse qui se réunissait au Grand Pavillon de la Foire toute la nuit durant. Tôt dans le matin, les bandes d'écoliers sur le chemin de la communale descendaient des quartiers hauts par les ruelles en escaliers, chantaient des canons et des marches en distribuant le contenu de leurs cartables aux passants. Dans le ciel, tout là-haut, une voie lactée de cerfs-volants, de familles et de genres aussi variés que les espèces animales qui montèrent dans l'Arche de Noé, frétillaient de la queue sous le soleil, et regardaient d'un œil rieur les thébeauvillois en liesse. Sur la Veine, les joutes nocturnes à la lueur des flambeaux et des feux d'artifice, animaient les longues soirées de l'été. Le jour, elles cédaient la place aux barques dérivant sous les peupliers pendant la divine sieste des rameurs en canotiers, saisis au fil de l'eau par des peintres plantés sur la rive derrière leur chevalet. 

Dans la Tour du Midi de la cathédrale, les cloches gagnant un repos mérité, furent remplacées. A chaque heure de la journée des joueurs de daiko frappaient un énorme tonneau dont l'écho rebondissait sur les toits de tuiles de Thébeauville. Le soir, de la nuit tombée jusqu'aux douze coups de minuit, les trompes d'Afrique Centrale prenaient la relève. 

A potron-minet, dès le onzième coup de tambour la ville se transformait en un inextricable capharnaüm et en un charivari de concerts. Les cochers faisaient claquer leur fouet en l'air en cadence et dans les carrefours les chauffeurs des fiacres et des autogaz répétaient les refrains d'une même voix. De vastes embouteillages se formaient aux croisements des grandes avenues : il y en avait toujours un pour ajouter un nouveau couplet que tous ses voisins voulaient entendre. Comment avancer dans ces conditions ? Et plus un cheval qui n'arrivait à mettre un sabot devant l'autre sans esquisser un pas de danse. Et quand il y en avait dix ou quinze et qu'ils écoutaient, qui un raga du matin, qui le virile chant des marins cap-horniers dans la tempête, qui le choeur yiddish dans la nuit et le brouillard, qui les voix diphoniques des steppes, qui le sensuel tango, qui une mélodie kabyle, les polyphonies des dockers, un orchestre tsigane, des chants soufis, une calypso, un gospel , un chant gagaku , plus aucun ne tirait plus ni à "hu !", ni à dia. Qu'à cela ne tienne on en était plus à une heure près et on travaillait deux fois plus vite en chantant. Dans les trains pour Necmerfriture, les voyageurs étaient bras-dessus-bras-dessous et le rythme sourd et régulier des roues sur les interstices des rails dilatés, accompagnait les mélopées soutenues par les sabar et les tama. Le chant ralentissait dans les gares, s'arrêtait à chaque station, et repartait doucement avec de nouveaux voyageurs qui prenaient le ton et la cadence en s'asseyant. Le chef d'orchestre c'était la locomotive, et la vapeur donnait le la.


Miguel de Cervantes - Nouvelles exemplaires, 1613.

Horace Walpole - Correspondance, 1857-1859.

daiko: tambour taillé dans un bois lourd, le zelkova. Le daiko provient d'une musique issue de la petite île de Sado au Japon.

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2 août 2010 1 02 /08 /août /2010 17:00

 

 

 Résumé des épisodes précédents 

 

J’ai écris ce texte entre 1995 et 2000. 

« L’année du crocodile, chronique divertissante d'une ville de banlieue » est une succession de tableaux de la vie à Thébeauville, caractérisée par l’abondance de ses populations d'origines étrangères et la diversité de  leurs cultures. 

La ville va connaître un bouleversement politique après la défaite des Rospoints et l’arrivée à la Mairie du Marquis de la Rupée. 

La chronique est construite autour de trois moments : avant, pendant et après la campagne électorale.  

L’ensemble de la période est vue à travers le regard de Victorem, Directeur des Fêtes et des Divertissements ; acteur et témoin de cette restauration bonapartiste locale. 

J’ai dit 

Plume Solidaire

   


 LES SIRENES DE BABEL OUEST - 2

 

Surgissant che de derrière les premiers rangs che, une horde d'hommes, de femmes et d'enfants se rua sur les tranchées en lançant des cris de joie comme font les élèves libérés de l'esclavage du maître d'école lorsqu'ils sortent de la classe à la récréation, ou les anglosaxophons à l'ouverture des portes pendant les soldes de chez Harold. Quand le dernier arrivé, un vieil homme à la barbe d'argent qui flottait dans un large imperméable gris et marchait avec des béquilles trouva enfin sa place, on commença à servir. Un taraf d'Europe centrale, des bateleurs et des magiciens captivèrent et firent danser les convives jusqu'à l'aube.

 

Le lendemain, l'honorable représentant du conseil des sages se lança dans une causerie fleuve à l'heure du zénith qu'il termina en énonçant la règle que tout bon citoyen che devait respecter che séance tenante : prendre langue et partager la table avec des personnes d'origines différentes, goûter che et apprendre à apprécier che tous les plats che en les mangeant selon che la coutume de chaque pays che, inviter ch'un voisin ou plusieurs voisins che de table à dîner chez soi che. Les invités de la veille préalablement douchés à la Marie Rose, furent en raisonnable proportion mélangés aux hôtes au cours des trois services de midi et de la nuit.

 

Confortablement installé sur la loggia, Victorem observait le déroulement des opérations à l'aide de ses jumelles de théâtre en mangeant de la barba papa, des pommes d'amour et des berlingots. Si d'aventure deux personnes de même couleur s'asseyaient côte à côte, il se dressait sur son siège d'arbitre de tennis, saisissait son porte-voix, pointait les auteurs de l'infraction avec une longue canne sculptée de motifs étranges et criait :

 

- Sorcier ! Délit de ressemblance à la 5ème !

 

Le sorcier peinturluré, bardé d'amulettes, en caleçon léopard et couvert de cendres qu'il secouait dans sa course, bondissait hors de sa hutte une sagaie dans une main, une balance dans l'autre. Il se mettait à tournoyer, à virevolter et à sauter au-dessus des rangées, se roulait sur le sol, trépignait sur place pour finir sa course en s'immobilisant de longues minutes les bras en croix devant les deux accusés. Puis il les convoquait instamment à le précéder, les poussait du bout de sa lance jusqu'à sa hutte où ils étaient sommés avec force éclats de voix et dans un tintamarre de batterie de casseroles, de s'expliquer.

 

Après un bref délai de réflexion, le sorcier prononçait la sentence, la griffonnait sur un bout de papier qu'il cachetait à la cire d'abeille et faisait parvenir à Victorem par PA.J.E. Ce qui n'empêchait pas celui-ci de suer à grosses gouttes sous les dards d'Apollon, de continuer à se barbouiller de barba papa en se goinfrant de berlingots, et d'articuler le jugement la bouche pleine dans son porte-voix.

 

Les attendus du jugement impromptu, agrémentés de coupures musicales, étaient ensuite prononcés par le sorcier. Ils prenaient parfois la forme d'un éloge. Par exemple lorsque des gens de même couleur mais d'ethnies héréditairement ennemies avaient été pris en flagrant délit de réconciliation à l'insu de leurs chefs respectifs. Il improvisait alors un panégyrique louant les vertus de la fraternité entre hommes, l'illustrait par de longues histoires qu'il tirait de l'Ancien et du Nouveau Testament, citait le grand Mahatma des Indes ou déclamait des poèmes qu'il affirmait tenir de moines qu'il aurait rencontrés sur les chemins du toit du monde.

 

Mais il arriva aussi que les foudres de la colère du Jugement Dernier s’abattent sur les têtes des frères d'une même nation. Ceux-ci se voyaient condamner à inviter une famille entière d'une ethnie différente chaque soir pendant un mois et à se faire inviter à leur tour avec tous les leurs le mois suivant dans chaque foyer qu'ils avaient reçus. L'enfer d'être dans l'obligation de passer ses soirées dans de multiples familles aux traditions et aux croyances inconnues leur était promis. Le sorcier prenait alors les accents d'un "J'accuse", les désignant à la vindicte populaire qui les huait hilare. Parfois même des clans entiers s'invitaient de but en blanc chez l'un et l'autre dès le lendemain soir, sans que les vilipendés eussent même le temps de faire les commissions. Ou un faux avocat venait caricaturer leur défense en ironisant sur leur supposée timidité. Un second prenait la parole pour parodier la crainte de celles et ceux qui n'osaient se libérer des chaînes de l'habitude et du qu'en dira-t-on, tonton, tontaine ! D'autres leur faisaient subir un véritable procès de Mochcou, les obligeaient à réciter article après article le "Code du savoir-vivre des communautés de Thébeauville" édité par le Conseil des Sages, ou pire à avouer sous la torture - un horrible chatouillage de la plante des pieds à la plume d'oie - tout ce qu'ils n'avaient jamais fait pour mériter l'heureux destin des hommes civilisés.

 

Sous l'empire des quolibets et de la terreur, on vit même des malheureux perdre leurs derniers cheveux qui tombèrent sur le pavé publique en quelques secondes dans un fracas de verre brisé. Mais le résultat fut globalement positif avait dit le Bourgmestre, et la leçon de fraternité et d'amour des uns et des autres porta ses fruits neuf mois plus tard comme prévu, car "l'amour est un sentiment servi par des organes".

 

La paix était revenue sur Babel Ouest et les Divertissements Publics n'y avaient pas été pour rien.

J’ai dit

Plume Solidaire

 

taraf : fanfare de village dans les pays d'Europe de l'est, qui joue pour tous les événements de la vie quotidienne.

 

Comte de Belvèze - Pensées, Maximes et Réflexions

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31 juillet 2010 6 31 /07 /juillet /2010 17:00

 

J’ai écrit ce texte entre 1995 et 2000. 

« L’année du crocodile, chronique divertissante d'une ville de banlieue » est une succession de tableaux de la vie à Thébeauville, caractérisée par l’abondance de ses populations d'origines étrangères et la diversité de  leurs cultures. 

La ville va connaître un bouleversement politique après la défaite des Rospoints et l’arrivée à la Mairie du Marquis de la Rupée.

La chronique est construite autour de trois moments : avant, pendant et après la campagne électorale.

L’ensemble de la période est vue à travers le regard de Victorem, Directeur des Fêtes et des Divertissements ; acteur et témoin de cette restauration bonapartiste locale. 

J’ai dit

Plume Solidaire

 

 


 

 

 

 

LES SIRENES DE BABEL OUEST -1

 

L a fête fut ouverte un samedi.

 


On avait commencé par creuser des tranchées comme on faisait dans les champs en province pour préparer la noce. On enleva les pavés de la place sur une largeur de deux bottes et l’on creusa jusqu’à la hauteur des genoux. Les invités pouvaient donc s'asseoir sur le sol, les pieds reposant au fond de la tranchée, en se faisant face de part et d’autre de la " table" : une bande de cinq à huit pavés. On répéta l’opération sur plusieurs longueurs parallèles et sur toute la surface de la place.


 

A la perpendiculaire des tranchées, on fit disposer des étals sur trois côtés de la place. A l'heure convenue chaque communauté commença à arriver avec des charrettes transportant d'immenses marmites fumantes. Celles du premier convoi étaient remplies de couscous, celles du second de pondu, de soso et de madesu, celles du troisième de nids d'hirondelles et d'ailerons de requins, les suivantes de bouillabaisse, de choucroute et de canard à la racouchot, de poulet tikka dans son riz basmati, de bouillon larson et de caviar de la Réunion, colombo de poulet et blaff. Puis le mouvement des arrivages s'accéléra ; si bien qu'on se serait cru au marché de Babel Ouest ou aux Halles de Necmerfriture un jour de semaine à l'aube, avant l'arrivée des épiciers et des aubergistes de toute la région. On distinguait çà et là d'immenses plateaux de fromages, des dômes de pâtés ; des colonnades de potirons bleus de Hongrie, des empilements de courges spaghetti et de chou de Milan ; des bacs de cerfeuil musqué, de câpre capucine ; et des châteaux de pâtisseries et de fruits du monde entier. Derrière, s'amoncelaient des tonneaux de vins montés en pyramide et des bonbonnes de breuvages de toutes les couleurs. Des cuves regorgeant de moutons, de veaux, de porcs et de gibiers faisandés s'alignèrent devant les tréteaux. Des portiques de grives, de perdrix, de faisans et de toutes sortes de volaille aux plumes bigarrées furent dressés en un clin d'oeil. Au large cerceau fixé en haut d'un mât on suspendit des guirlandes de boudin créole. Et tandis que les premiers convives entouraient la place, toutes ces viandes enfilées sur des broches se mirent à rôtir gaillardement chacune dans son jus, que les cuisiniers recueillaient avec soin et versaient avec une régularité toute métronomique dans un geste ample et précis. Pour finir, trois énormes bœufs furent déposés non sans peine le long de la tranchée. Ajoutons qu'au moment de décharger le dernier zébu, l'une des charrettes se renversa sur une matrone qui courait derrière un marmiton. Mais, Dieu soit loué qui sait protéger les âmes généreuses et bien faites, elle s'en sortit avec quelques contusions, et l'on reporta à la semaine suivante les obsèques de l'enfant mort à l'étouffé sous la harengère.

 

 

La foule se faisait de plus en plus dense autour des foyers au-dessus desquels les viandes répandaient dans l'air des parfums d'herbes aromatiques aux vertus secrètes : le persil qui arrête la montée du lait, le thym qui aide à digérer l'abus de beurre et de crème, la menthe qui calme les palpitations et excite les plaisirs sensuels, le tilleul qui apaise et l'ail qui chasse les vents. Alors, celui qui faisait office de grand organisateur de la fête apparut à la loggia du Palais Communal. C'était un noir d'Afrique d'âge vénérable ; une stature de géant débonnaire enveloppé d'une immense djellabah verte, nanti d'une voix de haute-contre. Il s'adressa au peuple en ces termes :

 

- Mes amis che ! Nous sommes 50.000 âmes sur cette terre de Théveauville qui, pour nous che qui sommes venus de lointaines contrées est devenue notre terre d'adoption che et notre mère patrie che. Que nous soyons thébeauvilloises et thébeauvillois de sang ou du sol, nous sommes tous thébeauvilloises et thébeauvillois che de coeur. Puisque le conseil des sages qui m'a délégué la parole, a su mettre fin à nos guerres intestines, c'est par là que nous célébrerons che désormais chaque année che notre réconciliation che. Notre Conseil s'est décidé che après les ablutions d'usage à la fin de la dernière nuit de pleine lune et une ultime votation à mains levées che. Nous avons pesé et contrepesé notre jugement che après que les chamans eurent consulté leurs os ; que les sorciers che eurent lu leurs nuages ; que les astrologues eurent livré le secret des planètes ; et que l'on nous ait dit che ce qu'en pensaient les lignes de nos mains d'ancêtres. Nos Dieux en leur céleste assemblée che disais-je, ont décidé de nous réunir pour partager ensemble les bienfaits che des arts de la table que nous avons tous hérités che de nos anciens. Aimons-nous che les uns les autres sur une grande échelle disait le prophète de Bethléem che ! Il y a-t-il seulement che l'ombre d'une créature, fut-elle végétale qui s'élèverait pour démentir cette sublime vérité che ? Non, vous entends-je dire unanimes dans le secret che de vos âmes, d'une seule voix che ! Et personne ici sur ce point che n'osera jamais mettre votre parole en doute che. Et puisque la parole à moi seul ici est donnée che, je la garde et je voudrais dire un grand merci che à Monsieur le Bourgmestre qui nous a prêté che si gentiment sa Place du Marché. Bienvenus che à vous, amis blancs che comme le linge frais sorti de l'armoire normande qui nous donnez la douce température de votre climat che, la protection che et l'accueil généreux che d'une riche nation qui couvrit le monde de son empire ô combien bienveillant che et civilisé avec son imprimerie. Jaunes du soleil levant che qui inventèrent la boussole pour guider che nos pas sur la mer, les feux magiques aux mille étoiles dans la nuit che, et dont le Grand Khan des steppes aurait pu pousser la route jusqu'à notre couche. Gloire à vous che bruns compagnons d'Allah che dont la peau luit comme la robe du pur-sang che et qui à l'humanité che l'algèbre léguèrent ; à vous mes frères noirs qui êtes à l'ébène ce que le ramoneur ch'est au tunnel une nuit sans lune et dont certains che émigrèrent de l'autre côté de la mer océane pour n'en jamais revenir che, et dont cependant les voix dorées che parcourent le monde; et à vous tous mes amis che café au lait che des îles avec ou sans sucre de canne et aux fruits parfumés che. Comment vous oublierais-che vous rouges et altières peaux emplumées che du couchant qui moururent sous la mitraille en croyant qu'une danse et un chant rituels ch'auraient détourné les balles des fusils che des tuniques bleues ? Vous citerai-je vous descendants che des peuples dont l'or brillait che sur vos poitrails comme le soleil que vous adoriez che ? Sois honoré toi ausii l'enturbané che à la barbe ruisselante pétrie d'épices, qui transmis aux arabes les chiffres et le zéro che, dont les placides vaches croisent la trompe d'ivoire du digne éléphant che et peuplent les rues che sacrées du sous-continent che, vers quoi s'embarqua ch'un jour Christophe, pour se retrouver che de l'autre côté de la mer che, celui où justement che tombaient les pluies de louis d'or. Aujourd'hui che que la paix che nous est descendue dessus che, que vos bouches se réjouissent de ces mets che inconnus de vos palais che ; que vos estomacs che se gonflent comme l'outre des fruits des terres che de nos ancêtres ; que Bacchus fasse jaillir une fontaine des meilleurs vins che des vignes de Notre Seigneur che, et aiguise vos esprits che de joyeuses plaisanteries che. Je demande explésssément aux mères de tous les enfants qui sont en train de faire pipi des deux côtés de la première tranchée d'interrompre leur juvénile jet sur le champ. Et selon che le voeu cher au conseil des Sages qui représente nos communautés che, nous avons proposé che à Monsieur le Bourgmestre qui a voté pour che, d'ouvrir le repas che de la Fraternité che des Peuples de Thébeauville en offrant che cette première journée che à nos frères les plus pauvres afin qu'ils reprennent des forces avant l'hiver che. J'appelle Monsieur l'Echevin che aux Divertissements che et aux Communautés che qui a été nominé par le Monsieur le Bourgmestre empêché par l'exercice de son ministère che, à s'asseoir à ma table. Et j'invite nos amis che de la rue che à se rapprocher.

 

 

J’ai dit

Plume Solidaire

le pondu : feuilles de manioc pilées mélangées à du poisson ; patates douces, bananes ; soso (poulet) et madesu (haricots blancs et poulet) : plats africains

 

 

 

 

 


 

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Qui Suis-Je ?

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