J’ai écrit ce texte entre 1995 et 2000.
« L’année du crocodile, chronique divertissante d'une ville de banlieue » est une succession de tableaux de la vie à Thébeauville, caractérisée par l’abondance de ses populations d'origines étrangères et la diversité de leurs cultures.
La ville va connaître un bouleversement politique après la défaite des Rospoints et l’arrivée à la Mairie du Marquis de la Rupée.
La chronique est construite autour de trois moments : avant, pendant et après la campagne électorale.
L’ensemble de la période est vue à travers le regard de Victorem, Directeur des Fêtes et des Divertissements ; acteur et témoin de cette restauration bonapartiste locale.
J’ai dit
LE KAÏDOSCOPE
LA NAISSANCE DE DAVID
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a carrière politique du Marquis de La Rupée eût été des plus anonymes si un événement inattendu n’était venu briser tout net l’élan de sa course vers la magistrature locale.
Sorti indemne d'une perte de connaissance dans laquelle il avait été plongé pendant de longues semaines à la suite d’une mauvaise chute en descendant le grand escalier du Palais du Gouverneur des Cantons, il avait réintégré toutes ces facultés intellectuelles, ses valeurs managériales, dans un même souffle. Animé d’une foi inflexible dans les principes néo républicains de son parti, l’énergie dont il faisait preuve montrait un appétit de vivre sans commune mesure avec sa petite taille et sa silhouette déjà ventripotente malgré son jeune âge.
Il se sentait comme sorti d’un songe dans lequel une divine apparition lui eût annoncé sa vision de l’avenir de la Nation et son destin d’homme d’Etat, dans l’éblouissement des révélations qui bouleversent une vie d’homme.
On aurait dit que ce long sommeil lui avait été salutaire et que dans le repos cataleptique du corps, son esprit s’était libéré de cette carapace si lourde et contraignante. C’était comme si par la force de la pensée dégagée alors de la gangue du monde matériel, il avait tiré parti de cette longue traversée pour conforter ses opinions, affirmer ses ambitions, définir sa stratégie et affûter ses arguments. Bref, se concentrer sur l’essence même de sa vocation : restaurer l’ordre de la République en instaurant la république de l’Ordre.
Ses sens ne s’en étaient que plus aiguisés dans le silence de la retraite, et son caractère plus aguerri par l’épreuve.
Ce long voyage à l’intérieur de lui-même avait-il eu des propriétés revigorantes, peut-être prémonitoires ou initiatiques ? Il n’en demeurait pas moins à le voir et à l’entendre que les effets apparents de cette accidentelle cure de repos valaient bien mille séjours en stations balnéaires, thermales ou climatiques. Et si cette absence n’avait plongé la famille et les proches dans une interminable angoisse, on aurait pu en conclure que son parcours dans « l’en deçà » n’était en définitive qu’une facétie de brillant collégien - au mieux -, et au pire une plaisanterie de bien mauvais goût.
Comme surgissant d’outre-tombe, il donnait à présent l’impression qu’il avait rattrapé le temps perdu. L’intrigante présence-absence de l’homme public avait attiré la curiosité des journalistes du monde entier, et du coup elle avait puissamment concouru à générer une image publique insolite, originale qui apportait une touche d’innovation émouvante et personnalisée à son portrait, en même temps qu’une contribution significative à l’évolution des sciences de la communication politique contemporaine.
Le premier cadet de la République capable de se doter d'une image positivement décalée, par défaut.
En fait non seulement le Marquis n’avait pas perdu de temps mais il en avait gagné : son aura n’avait cessé de croître tandis que s’étendait l’inquiétude sur son état de santé, et sans qu'il n'y fît quoi que ce soit.
L’absence avait suscité l’attachement, un large sentiment populaire d’injustice et de compassion pour cet homme foudroyé en pleine jeunesse par cette parenthèse tragique.
Pour fêter son retour aux affaires, un mandarin de la presse locale avait avec tact et subtilité su traduire le sentiment général en citant Monsieur de La Rochefoucault séparé de sa Dulcinée par les événements de la Fronde: « L’absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu ».
L’émotion avait traversé toutes les sensibilités, unissant dans une unanimité brève et sincère, tout ce qui comptait d’humanité dans le Thévillois, et tous ceux qui manifestaient encore un tant soit peu d'intérêt pour la vie publique.
Le Marquis dans son sommeil, avait créé l’événement, dissous les différences, réduit les oppositions, et comblé la fracture sociale.
Il n’était point d’almanach, de lettre et feuille, de dépêche, d’écho, de télégramme, de courrier et de gazette ; ni stations, ni chaînes qui ignorassent cette étrange mésaventure, ne l’étalassent dans leurs colonnes et la propageassent sur les ondes.
Un nouvel Alexandre venait de renaître pour la gloire de Thébeauville, tel un Phénix de ses cendres.
J’ai dit
Plume Solidaire
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