J’ai écrit ce texte entre 1995 et 2000.
« L’année du crocodile, chronique divertissante d'une ville de banlieue » est une succession de tableaux de la vie à Thébeauville, caractérisée par l’abondance de ses populations d'origines étrangères et la diversité de leurs cultures.
La ville va connaître un bouleversement politique après la défaite des Rospoints et l’arrivée à la Mairie du Marquis de la Rupée.
La chronique est construite autour de trois moments : avant, pendant et après la campagne électorale.
L’ensemble de la période est vue à travers le regard de Victorem, Directeur des Fêtes et des Divertissements ; acteur et témoin de cette restauration bonapartiste locale.
J’ai dit
LE KAÏDOSCOPE
CROCODILE AVENUE
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A |
lors, en bon épicurien, le petit Marquis se dépêcha de succomber à la tentation avant qu’elle ne s’éloigne, et de conquérir la place au pas de course, franchissant les étapes du parcours du combattant, avec une diligence et une agilité qui en avaient surpris plus d’un.
Dans son imagination la bataille était déjà gagnée. La méthode était simple et éprouvée : écraser la vermine rospoin [1] en chaussant les bottes des nationalistes, et en piétinant rageusement les plates-bandes populistes.
Son principe était celui de la voie romaine c’est-à-dire le plus court chemin d’un point à un autre. Contrairement aux voies dessinées par nos rudes mais champêtres ancêtres qui épousaient les contours des paysages, suivant les vallées où ils installaient leurs villages, le Marquis alla droit au but avec l’aisance d’un sémillant général enfonçant, disloquant les armées adverses qu'il poursuivit dans leur débandade jusqu’aux confins de leurs territoires. Accumulant victoire sur victoire il se préparait déjà aux triomphes que ne manqueraient pas de lui réserver ses amis Jacobleus à son arrivée dans les cénacles de la République.
Le Bourgmestre avait-il à peine annoncé qu’il ne se représentera pas au Conseil des Cantons[2], que le Marquis, anticipant l’abandon, était déjà parti en campagne.
Saisissant opportunément toutes ses chances, le Marquis s’était toujours précipité dans chaque élection et avait gagné haut la main l'une après l'autre, les positions clés de la vie locale, comme un collectionneur de poupées russes.
Alors Conseiller Provincial, il s’était entendu avec le Gouverneur de Province[3], pour poser les verrous interdisant à la ville d’accéder aux aides financières régionales.
Il lui fut donc aisé de répéter l’opération avec la complicité du nouveau Gouverneur des Cantons.
Puis ce fut le tour de la nouvelle majorité nationale d'organiser le siège de la ville en l’enserrant dans l’étau de la pauvreté, dont il s’imposerait à tous que le Marquis seul, pouvait être capable de l’en sortir.
Thébeauville fut donc progressivement isolée des financements publics indispensables à la poursuite de l’action de l’équipe en place.
Pour dorer son blason, il invita devant un parterre choisi, quelques anciens ministres qui l’avaient porté sur les fonds baptismaux de la vie politique, en s’abstenant avec bon sens l’année suivante d’exprimer une solidarité aussi démonstrative lorsque le premier, ancien Ministre de la Sécurité, fut incité par la justice à rembourser une partie des salaires des fonctionnaires de la capitale qui travaillaient à son service ; tandis que l’autre, moins heureux dans ses relations avec l’argent des manufactures, fit un séjour très remarqué dans les geôles de la République.
Pas à pas, le Bourgmestre se retira comme un père recru, harassé par les haines, rompu par la violence des émeutes, moulu d’avoir voulu jusqu’au dernier instant soutenir et aider les plus pauvres.
Le Marquis en diverses occasions, ironisa au cours de ses conférences électorales sur ce qu'il présentait comme une capitulation, une reculade du Bourgmestre pour éviter l'affrontement.
De ce singulier combat qui le privait de l'auréole d'une grande victoire, le Marquis n'en tira pas moins son épingle du jeu.
Les thébeauvillois perdaient un brave, et réclamaient un héros.
C’était comme si les thébeauvillois l’attendaient, l’appelaient de leurs voeux, le désignaient d’office pour occuper les fauteuils vides.
Un sourd assentiment se dessinait et s’affirmait pour le jeune chef d’entreprise, portant l’aventurier des temps nouveaux vers le triomphe. Les espoirs se tournaient vers celui qui symbolisait la vie et le rêve du travail et du salaire mérité ; fleurait le bon sens, le réalisme, et le doux parfum des solutions pratiques. Sur son nom se cristallisaient les choix, et se condensait la certitude des jours meilleurs. La Corne d’Abondance était à portée de mains, et la vapeur de la locomotive du progrès crachait ses premières volutes blanches.
Le Marquis avait ressenti chaque élection comme un plébiscite qui consacrait son ascension vers la gloire ; comme si les oppositions avaient compris d’elles-mêmes qu’elles devaient s’effacer, s’incliner courtoisement, chapeau bas, devant la nouvelle égérie de celui que le peuple venait de conduire au pouvoir suprême de la République quelques mois plus tôt.
Si bien qu'un jour, il se trouva tout marri lorsqu’il s’aperçut que dans sa course effrénée il était allé trop loin. Emporté par trop d’enthousiasme, il s’était retrouvé en contravention avec la Loi. Il était maintenant détenteur de titres et de fonctions en trop grand nombre. Son ascension fulgurante l’avait rendue victime de son propre succès.
Il en fût profondément troublé.
Il était présentement l’un des rares élus du royaume à être investi simultanément des fonctions de Conseiller Provincial, de Conseiller Cantonal. Et voilà maintenant que le peuple l’avait porté à la Chambre !
Et si d’aventure, s’interrogeait-il, je me présente au Palais Communal ; et si la providence qui ne cesse de m’aiguillonner et de m’accorder ses faveurs me conduisait à m’asseoir dans le fauteuil damassé aux armes de la Ville, devrai-je renoncer à l’une ou l’autre de mes fonctions, à deux d’entre elles peut-être ? Me faudrait-il reculer, capituler de ces positions si chèrement acquises ; et que je ne dois pourtant qu’à mon talent, à ma persévérance et à mes savoir-faire?
Pour la première fois depuis qu’il avait posé pied ici, le Marquis était songeur.
Pour la première fois une limite surgissait dans la trajectoire bénie de cette étoile filante au firmament de la nouvelle politique ; une contrainte le forçant à contenir provisoirement Sa Représentativité.
- Qu'à cela ne tienne, puisque la nuit porte conseil pensa-t-il, je déciderai ce soir.
Le lendemain matin il informa la presse locale qu’il sera candidat à la magistrature locale, annonçant dans la foulée les grandes lignes de ses « orientations de programme », et les choix cornéliens auxquels il avait dû se résoudre pendant la nuit.
- Adieu Province, adieu Marches des Cantons ! Vive la Commune et vive la Chambre Bleue[4] ! avait-il conclu en portant un toast à l’avenir du Thévillois et à la bonne étoile qui le guidait.
Sur ces entrefaites, il constitua son cabinet, rencontra les notables, consulta ses parrains et sa Pythie, recruta son Consul, et échafauda son plan d’action au cours de pantagruéliques repas.
J’ai dit
Plume Solidaire
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