Samedi dernier j’ai fait une jolie balade. Je suis parti de mon quartier de Belleville et je suis sorti du métro à la station qui précède la place de la Bastille. Il y avait des banderoles, des drapeaux et des ballons, un tohu bohu de percussions, des gens qui criaient très fort « liberté, égalité, fraternité, la nationalité faut pas l’enlever » ou quelque chose d’approchant. Ils occupaient toute la chaussée. J’ai vu des personnes de toutes les couleurs, et quelques Roms qui soufflaient dans des instruments à vent. Et des militants je présume de divers horizons qui distribuaient de la pub pour vanter les mérites de leurs groupuscules.
L’un d’entre eux m’a donné un autocollant sur lequel y avait marqué « Français d’origine incontrôlable » que j’ai collé sur ma besace. Français, je le suis ça c’est sûr, jusqu’au XVème siècle qu’il est remonté mon oncle. Donc moi je m’en fou je suis français contrôlé. Tranquille, pas ciblé, pas concerné directement. Incontrôlable ? Un peu des fois quand je m’énerve contre Nicolas le Petit. Je sais bien que je devrais essayer de me contrôler un peu plus. Mais c’est comme si j’avais grossi dans un pantalon trop étroit, alors ça craque. J’y peux rien moi si mon pantalon il ne s’adapte pas à ma croissance.
C’était joyeux et grave en même temps. Alors j’ai décidé de suivre un bout de chemin avec cette foule bariolée qui aurait fait les belles pages d’un Philippe Muray. Ce cortège, il me créait le même sentiment ambivalent que ceux auxquels j’ai participé pour soutenir les « sans-papiers » ; plus précisément à l’époque pour manifester ma réprobation de la manière dont un certain nombre de personnes étaient expulsées de notre pays. Un sentiment de « j’y crois moyen mais ma place est là aujourd’hui ». L’impression aussi d’assister à l’Eternel retour. Répétition d’un cycle de recommencement permanent de protestation, rituel citoyen et politique bien canalisé, organisé, encadré, apparemment figé mais pourtant vivant et imaginatif. Toujours pareil, jamais la même chose. La manifestation unit ses participants autour d'une thématique unique sans nous contraindre à accepter un programme ou à adhérer à une organisation. Et si en règle générale elle se traduit sous la forme d'un acte d'opposition elle est aussi une démonstration de la liberté d'expression et d'opinion. Je peux ainsi sereinement écrire ici et je pourrai m'en expliquer plus tard que je suis opposé à la régularisation de tous les sans-papiers comme je n'hésite pas à refuser toute complicité avec un homme qui revendique sa polygamie (comme cela m'est arrivé encore jeudi dernier).
Mais l'expulsion massive des Roms et l'idéologie xénophobe qu'elle encourage est une honte pour notre pays.
Un peu de chagrin aussi au fond car je suis pleinement conscient que si nous sommes encore spectateurs (acteurs) de la comédie politique classique de l’opposition droite-gauche, le discours de Grenoble fait vraiment froid dans le dos.
Un parvenu de la politique sans éducation couvre notre pays et notre peuple du voile de l’infamie en usant des techniques de propagande des régimes totalitaires pour reconquérir la frange la plus populiste de notre peuple. Au temps de la Grèce antique j'aurais approuvé que cet homme fût frappé d’ostracisme, c’est-à-dire banni et chassé hors de Cité. Ses prédécesseurs avaient au moins un peu « de tenue » comme on disait autrefois des gens bien élevés. Quel que soit le bilan de leurs mandats présidentiels respectifs – et le droit d’inventaire fonctionne très bien chez nous -, un Giscard, un Mitterand, et un Chirac sont tombés bien bas dans l'estime de leurs concitoyens. Mais ils ont su préserver a minima la dignité de la fonction de Président de la République.
C’est la raison pour laquelle j’ai marché sur le trottoir, en collant au rythme des manifestants sur la chaussée. Dedans et dehors à la fois ; ce qui me permettait de pratiquer une forme de lèche vitrine : concessionnaire Harley Davidson, librairie, sapes, parfums…en observant la foule qui serpentait sur le trottoir. Manifestants, résidents du quartier, curieux, touristes…
J’imaginais les récriminations des parisiens du quartier contre les manifs, l’étonnement et la perplexité des touristes étrangers, la résignation des commerçants dont le chiffre serait tristounet ce jour là, les commentaires narquois.
Sur le Boulevard Saint Antoine j’ai fait un détour vers la Place des Vosges, et je suis revenu au défilé en passant par le jardin de l’Hôtel Sully. Puis j’ai poussé mes pas jusqu’aux ombrages de la Place Sainte Catherine qui m’a fait penser à une place de village de Provence.
L’été nous offrait une capitale lumineuse dans une chaleur étrangement douce.
Ah que Paris est beau sous la manife !
Rue de Rivoli le cortège marchait à petit pas et nous nous sommes agglutinés sur la Place de l’Hôtel de Ville.
Je pensais à l’une de mes lectures de l’été, à ces passages du « Premier Homme » d’Albert Camus, dans lesquels il décrit son enfance miséreuse et heureuse à la fois.
C’est cela que le Petit Nicolas désespère de comprendre. La majorité des français va s’appauvrir irrémédiablement sous l’effet des conséquences de la récession que nous connaissons. La société dans laquelle nous vivons exalte les apparences, l’attrait pour le luxe, les technologies du plaisir, l’oubli de soi dans la possession des objets.
Elle entretient à grands frais publicitaires la frustration par l’obsolescence des produits. « Dis-moi ce que tu consommes je te dirais qui tu es ».
Pourtant le bonheur existe dans la pauvreté car il est étranger à la pauvreté. On peut être pauvre et digne, et heureux.
Nicolas nous démontre que, dans son esprit, la tragédie est indissociable de l’appauvrissement. Et il la génère en diabolisant une partie des plus pauvres d’entre nous, Roms et immigrés. Pour l’exorciser ou tout simplement parce qu’il est convaincu que la majorité des français sont eux-mêmes convaincus qu’il n’y a pas de solution pour sortir du cercle infernal de l’appauvrissement général ?
Le scénario de l’exclusion de masse est l’expression du désespoir, des hommes du pouvoir, et pour certains du refus de nous en sortir ensemble. C’est un scénario pessimiste. Le Plan B caché du sauve qui peut égoïste de celles et ceux qui désirent sortir de la solidarité nationale pour préserver leur niveau de vie.
Sur la Place de l’Hôtel de Ville, une voix tsigane a vibré au-dessus des têtes, tandis qu’une délégation d’américains repliait son calicot « Americans against the war ».
J'étais heureux d'avoir marché à leur côté.
J’ai dit
Plume Solidaire
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