Avec le secret plaisir d'un transfuge qui passe du jour au lendemain d'un milieu social à l'autre, ma relation - et mon attachement réel à la famille
élargie - est l'un de mes instruments de mesure des différences culturelles et sociales - désormais abyssales - qui caractérisent la cohabitation des milieux socioculturels dans notre pays.
Je me souviens encore de la violence toute à l'unisson d''un « tout sauf Ségolène » d'il y a deux ans, qui ne souffrait pas la contradiction (et que j'aurais eu beaucoup de difficulté à
leur apporter).
En m'abstenant de lancer toute conversation à caractère social et a fortiori politique, ma seule présence - sans doute en qualité de "déviant
idéologique accrédité" qui a "pleinement sa place parmi nous" : l'exception qui confirme a règle en somme ! - suffit pour que la parole se libère. Il suffit d'écouter.

La « cousinade », les barnums à travers les rosiers
Ainsi chez mon ascendant le plus proche
pronant le retour de la peine de mort pour les assassins...Ou de cette tante s'exclamant, pendant une conversation au cours de laquelle j'ai dévoilé mon activité de soutien à un
"sans-papiers" : « mais qui faut-il faire partir alors ? » dès lors que nous considérons scandaleuse d'un point de vue moral et humanitaire l'expulsion de parents immigrés
sans-papiers, contraints d'abandonner leur famille en France. Chez nous, les vieux ils se sont bien lâchés depuis quelques années ; et j'ai entendu bien pire ! ça m'attriste, cet
obscurantisme - ce mélange d'ignorance et de préjugés - de la part de personnes, si gentilles et si catho à première vue, qui vivent une retraite comblée depuis plus de
25 ans. Après Jean Marie Le Pen, Nicolas-Ubu le Petit a su réveiller les couches profondes des sentiments et des idées qui les imprégnent depuis leur enfance dans les années...1920-1930. Il
les a encouragées sciemment à faire en quelque sorte leur "coming out idéologique", conséquence et prolongement de la refondation idéologique réalisée par l'UMP en 2006 (et que les socialistes
sont incapables d'engager pour leur part).
Moi j'ai pas envie de penser comme ça quand j'serai vieux ! J'aimerais que mes enfants et mon entourage me regardent plutôt comme un homme qui a cherché à s'approcher de la vérité et d'une
certaine forme de sagesse en vieillissant.
Et ce jeune neveu, qualifié sur le mode de la plaisanterie de « fabrique de billets », présenté comme un négociateur talentueux et plein d'avenir
pour son banquier ; et qui, à peine ouvert son premier commerce, va en ouvrir un second et en envisage un troisième. Ce petit, orgueil de son père et de son grand-père, s'inscrit pleinement
dans l'héritage des modèles de réussite des industriels et des professions libérales de la famille. Ah ce goût irrépressible pour les dynasties ! Du grand oncle président de la Chambre de
Commerce de Quimper (cirages Mayola et Lion Noir), à ses neveux industriels de la chaussure (jusqu'à 600 salariés) et du petit pois, à l'arrière petit neveu qui fait à présent dans la
lunette.
La vie en Sarkozie chez nous, est une vie trépidante faîte de travail - pas toujours acharné -, consacré à la recherche du profit, et à
l'accumulation de la rente. On y valorise surtout l'énergie, l'action, et les talents d'organisation mis au service du statut social (profession et notabilité), de la propriété et de la
"distinction" au sens bourdieusien du terme (les plaisirs et les loisirs "nobles").
Toutefois si la "distinction" semble être plutôt une idée de vieux, ce qui caractérise les jeunes serait plutôt l'idée de "s'éclater". Y compris avec l'alcool et autres excitants pour
certains.
On ne lit pas Monsieur, chez ces gens-là, on ne lit pas ! A l'exception des livres d'images. La figure de l'intellectuel n'a pas de place. L'art
autre que figuratif est honni. Le but du jeu est simple et clair comme de l'eau de roche : toujours plus d'argent, toujours plus de liberté individuelle, toujours plus de plaisirs et
toujours plus vite. Toujours plus de "Moi Je".
Telle est le mode de vie de celles et ceux qui se mettent toujours en avant, cherchent à montrer constamment la direction que les autres doivent
suivre.
Rien de nouveau sous ce soleil breton là, sauf que celui-ci brille plus pour eux ces temps et de moins en moins pour l'immense majorité des
autres.
Nous sommes là loin cependant des valeurs de modération, d'humilité, de discrétion, de partage, de réflexion, d'apprentissage de la connaissance - et
de la complexité de la vie -, d'ouverture culturelle aux autres et sur le monde, d'éducation à la sensibilité artistique, et de prééminence de l'intérêt général sur les intérêts
individuels, que ma femme et moi-même avons transmises à nos enfants.
Loin de ce monde de bois brut, carré et égocentré. Mais je les accepte et je les aime comme ils sont - et c'est réciproque, j'en
suis bien certain - ; et le plaisir d'être ensemble est vrai et indéracinable.
Pourtant et surtout, c'est aussi une famille de partage et de bonne humeur permanente, de tolérance, de joie d'affection chez quelques uns : quel
bonheur de dîner aux chandelles dans l'Orangerie chez mon frère et ma belle-sœur, puis le lendemain dans la villa à Penthièvre, de faire mon tai chi sur la pelouse chez mon père à
Quimper ; et de m'asseoir sur la plage de Kerleven devant la maison de mes grands-parents en regardant les îles Glénans à l'horizon.

Là sur le sable, les souvenirs d'enfance et de jeunesse ressurgissent : la maison-le jardin-la plage-la mer qui senchaînent, les balades aux Glénans avec nos bateaux dans les années 60, les
repas familiaux autour de la grande table avec le grand-père qui présidait en patriarche et le répertoire interminable et joyeux des chansons familiales. Les cousins et les cousines qui
cohabitaient avec bonheur plusieurs semaines dans la grande maison. Puis à l'adolescence, la bande de copins et de copines et les nuits de fiesta dans toutes les boîtes de la région.
Avec le recul, cette situation privilégiée a quelque chose d'irréaliste et de stéréotypé. Une sorte d'image d'Epinal des vacances de la bourgeoisie des années 1920 à 1980, jusqu'à la
fragmentation et l'individuation des modes et des styles de vie.
Pour conclure, il me revient une anecdote qui me rend aussi fier d'appartenir aussi à cette famille.
C'était à l'occasion de la cousinade chez un oncle à la campagne qui réunissait les 5 oncles et tantes et 14 de leurs enfants avec leurs
conjoints dimanche dernier. Il se trouve que les parents du navigateur Jean Le Cam ont construit l'une des premières maisons sur la plage de Kerleven au début des années 60, à deux villas de
la nôtre. Et il a confié à l'un de mes cousins que dans son enfance il enviait et admirait cette famille de voisins qui passaient leurs vacances à naviguer et tirer des bords dans la baie entre
Concarneau et la pointe de Beg Meil !
Le "Ponant" de mon père
Derrière les vagues qui viennent s'assoupir sur la grève, je me sens comme à la sortie d'une permanence d'écrivain public dans le 19éme
arrondissement : pleinement en harmonie avec moi-même.
Un "Dragon" analogue à celui de mon oncle Jo dans les années 50-60
Seul et sereinement fort de ma différence.
Fort du bonheur dans mon couple, fier des études et de la réussite professionnelle de mes enfants. Heureux de mes engagements solidaires et désintéressés en faveur des populations les plus
défavorisées.
De la vie que j'ai choisie, et de la naissance dans les prochains jours de mon premier petit fils.
Les destins s'élancent vers le futur, divergent et se croisent. Ces croisements et ces retours dans notre histoire intime sont indispensables à
notre épanouissement, mais aussi au maintien de notre "vivre ensemble" dans la famille. Par delà les idéologies qui ne sont que l'écume de la pensée. Au delà des différences.
Plume Solidaire