Il ne suffit pas d'être heureux : il faut encore que les autres ne le soient
pas.
Jules Renard - (Journal (16 mai 1894), p.176, Éd. Robert Laffont coll. Bouquins.)
Il ne suffit pas d'être heureux : il faut encore que les autres ne le soient
pas.
Jules Renard - (Journal (16 mai 1894), p.176, Éd. Robert Laffont coll. Bouquins.)
Madame …
75011 PARIS
M. le Directeur Départemental du Travail, de l’Emploi et de la Formation professionnelle
109, rue Montmartre
75084 Paris Cedex 02
Paris le 3 août 2006
OBJET : recours gracieux suite à notification de rejet d’ASS
Références : ASSEDIC - N° interne ….. – Numéro de dossier : …
Monsieur le Directeur,
Bénéficiaire du Revenu Minimum d’Insertion jusqu’en juin 2006, et étant sans revenu depuis cette date, j’ai sollicité mon admission au
titre de l’Allocation spécifique de solidarité. J’accuse réception de la notification de rejet au titre de cette allocation qui m’a été adressée le 1 août, au motif que je ne justifie que d’1 an
et 9 mois d’activité au cours des 10 années précédant la fin de mon dernier contrat arrivé à terme le 31 août 2004.
Je sollicite le réexamen de cette décision au regard des informations que je souhaite porter à votre connaissance concernant ma situation
personnelle.
Ressortissante de nationalité marocaine, je suis installée en France depuis 1992 en situation régulière. Séparée de mon mari depuis de
nombreuses années, je ne suis pas divorcée et ne bénéficie d’aucun versement de pension alimentaire. Je vis seule et mes enfants sont majeures et vivent au Maroc.
Je suis en recherche d’emploi active depuis septembre 2004, et je viens d’obtenir un contrat de 6 heures de travail hebdomadaire pour la période du 1 septembre au 31 décembre 2006.
Ainsi, je sollicite le réexamen de ma situation, afin de bénéficier de l’attribution de l’ASS pour la période de juillet
et août 2006.
Je vous prie de croire, Monsieur le Directeur, en l’assurance de mes sentiments respectueux.
Pièces jointes : copie contrat du 1 septembre au 31 décembre 2006
Weronika Zarachowicz
Telerama.fr - 10 Octobre 2006
Si vous êtes nés après 1955, malheur à vous. Vous êtes les générations sacrifiées. Les « baby-losers » de l’histoire. Pas seulement parce que vous avez découvert le
sexe avec le sida, la famille avec la montée des divorces, le travail avec le chômage et la politique avec les affaires. Mais parce que, pour la première fois de l’histoire contemporaine, votre
situation économique et sociale est pire que celle de vos parents, les fameux baby-boomers, nés dans les années d’après-guerre. Cette réalité potentiellement
explosive, ces derniers l’ont longtemps occultée. C’est – peut-être ? – en train de changer, à en juger par le nombre de livres qui paraissent cet automne, écrits, précisément, par des
baby-boomers en pleine d’autoflagellation. Ecoutons la complainte – énervée – de Denis Jeambar et Jacqueline Remy : « Un jour nos enfants auront 20 ans, 30 ans, 40 ans. […] Ce jour-là, nos
enfants nous haïront. Et ils auront raison. Car nous, les baby-boomers, leur avons laissé une société molle, mitée, usée. Nous avons eu tous les atouts en main,
nous avons exercé sans pitié notre droit d’inventaire sur les valeurs que les générations précédentes nous avaient transmises, nous avons grandi dans une société en pleine croissance. Et quel
avenir avons-nous préparé à nos propres enfants ? […] Si un jour nos enfants crient leur colère, personne ne pourra dire : nous ne savions pas. »
Ainsi donc, les baby-boomers se réveillent. Il était temps. « Aux Etats-Unis, ce débat existe depuis les années 80 », observe ironiquement Louis Chauvel, auteur
(né en 1967, précisons-le) d’un livre pionnier sur la question, Le Destin des générations, qu’il prolonge aujourd’hui par un ouvrage coup de massue, Les Classes moyennes à la dérive. Il tente depuis une dizaine d’années de faire émerger la question, en lui donnant sa dimension sociale. Il ne faut pas trop le
pousser pour qu’il parle de « guerre des générations ». Une guerre diffuse qui ronge la société française en profondeur, comme l’ont montré les émeutes des banlieues, les manifestations anti-CPE
ou celles des stagiaires. Autant de mouvements différents mais dont un point commun, au moins, saute au visage : issus des classes moyennes ou populaires, les
jeunes hurlent désormais leur désespérance.
Et pour cause, tous les ingrédients d’un conflit majeur sont là. Observons ces deux destins qui se font face : celui, exceptionnel, de la génération née autour de 1945, et celui, dramatique, de
leurs enfants. Les premiers ont bénéficié à plein de la dynamique des Trente Glorieuses : du travail à foison, un Etat providence en expansion, avec sécurité sociale, retraite par répartition et
assurance-chômage à la clé. Résultat, ils ont connu une ascension sociale comme aucune génération avant eux. « Sans oublier qu’ils ont bénéficié de taux d’intérêt inférieurs à l’inflation, ajoute
l’économiste Patrick Artus, autre baby-boomer en verve. Ils ont pu se constituer un beau patrimoine en vue d’une retraite confortable.
»
Tout autre est le destin de leurs rejetons. « En 1975, les trentenaires gagnaient en moyenne 15 % de moins que les cinquantenaires, rappelle Louis Chauvel. Aujourd’hui, 40 %. » L’ascenseur social
? Parlons plutôt d’un « descenseur ». « Les décennies de croissance rapide avaient vu émerger une élite issue de nulle part, poursuit Chauvel. La situation
contemporaine est au contraire propice au retour des “fils de” et “filles de”. L’ascenseur ne fonctionne plus qu’au sommet du salariat privé. » Bienvenue dans l’âge de l’a-méritocratie...
Depuis vingt ans, la France a par ailleurs négligé d’accompagner les jeunes vers le monde du travail, notamment à cause d’un système universitaire au
rabais. Ainsi, quand les Etats-Unis investissent plus de 20 000 dollars par étudiant et les Suédois plus de 15 000, les Français se contentent de 9 000. Quant à l’accès au logement, il
est lui aussi de plus en plus difficile. « La hausse de l’immobilier organise comme jamais un transfert de richesses vers les seniors, martèle Patrick
Artus. Non seulement les jeunes actifs ont de plus en plus de mal à s’installer dans la vie professionnelle, mais ils doivent racheter aux moins jeunes leur immobilier à un prix très élevé, ce qui réduit leur revenu consommable tout en accroissant celui des retraités.
»
Triste litanie d’indices d’un déclassement majeur, auxquels il faudrait ajouter le legs d’une dette publique abyssale et de deux autres bombes à retardement : le
système de santé et les retraites. Car, d’ici à 2040, nous allons passer en France de quatre à sept retraités pour dix actifs. « Cela annonce
un accroissement vertigineux de la redistribution en faveur des retraités, observe Bernard Spitz, ancien conseiller de Michel Rocard. Les jeunes qui devront
régler la facture seront ceux sur lesquels on aura le moins investi en matière de formation. C’est la plus incroyable spoliation générationnelle de notre histoire.
»
Bref, tout se passe comme si la France avait sacrifié ses jeunes, délibérément ou non, pour conserver son modèle social, qui profite essentiellement
aux baby-boomers au détriment des générations suivantes. « Nous sommes dans un modèle de société non soutenable, pour utiliser le jargon des écologistes », résume Louis Chauvel, qui va
plus loin encore. Ce déclassement des jeunes serait au cœur de la crise des classes moyennes, désormais confrontées à une « société de stagnation » : «
Ce n’est pas seulement l’échec du projet porté par les nouvelles classes moyennes issues de 1968. C’est aussi la fin d’un modèle de civilisation où elles
incarnaient le sens de l’histoire pour les autres catégories sociales, notamment populaires. Les grandes écoles sont constituées à 60 % d’enfants de cadres sup : qui, dans les
banlieues, peut continuer à croire à cet égalitarisme de façade ? »
Alors, pourquoi le débat tarde-t-il tant à émerger, quand les signes d’une déflagration ne cessent, eux, de se multiplier ? La faute aux baby-boomers, en partie. Parce qu’ils n’ont pas forcément
intérêt à reconsidérer un système qui leur profite. Mais aussi parce que bien peu sont prêts à l’autocritique et à la remise en cause de l’héritage de 68, du moins chez leurs « leaders
d’opinion ». « Aujourd’hui, il existe comme un devoir d’inventaire : qu’est-ce qui a progressé depuis 1976 ? interroge Chauvel. Qui porte la
responsabilité de ce bilan ? Dans les lieux de pouvoir, dans les partis, dans les universités, on est dans la dénégation absolue. La domination de cette génération est tellement forte
en France ! Impossible de s’interroger sur le legs de 68, on vous rétorque tout de suite que vous êtes contre le progrès social, que vous
êtes réac... » Silence, les gosses ! Silence, d’autant plus que vous avez été élevés avec le discours sur la responsabilisation des individus. Sous-entendu : la société a fait ce qu’elle devait,
à chacun de se prendre en charge.
La domination est symbolique, mais aussi matérielle et, surtout, politique. A l’Assemblée nationale, seuls 15,1 % des députés ont moins de 44 ans.
Ils étaient près de 40 % en 1981. Idem dans les partis, les syndicats, les lieux de décision économiques et sociaux et les grands médias d’information
: partout les jeunes sont sous-représentés et, donc, aux abonnés absents des grands débats de société. Quand bien même ils sont les premiers concernés,
comme par exemple dans la réforme sur les retraites. « Ce débat aurait dû être un moment de vérité pour les baby-boomers, l’occasion pour eux de montrer qu’ils pensaient aux générations
suivantes, convient l’historien (baby-boomer) Jean-François Sirinelli. Mais l’égoïsme générationnel l’a emporté, à gauche comme à droite. Les vraies
questions ont été masquées par un traditionnel clivage gauche-droite dans lequel les jeunes eux-mêmes se sont laissés enfermer. »
Pas question, pour autant, de tout mettre sur le dos des soixante-huitards. D’abord parce que la génération du baby-boom n’est pas uniforme et recouvre une variété de destins, plus ou moins
heureux. « Cette génération est représentée par des gens diplômés, précise Jean-François Sirinelli. Mais on ne peut la réduire aux jeunes citadins engagés. Ce n’est pas la société française ! »
Non seulement les baby-boomers ont eux aussi connu le chômage, mais ils ont souvent permis d’amortir la souffrance des nouvelles générations. « Les entreprises
font travailler les jeunes pour presque rien, grâce aux généreuses subventions des familles, note Louis Chauvel. Un puissant analgésique qui fait oublier le mal qui empire…
On a mis en place une société fondée sur la mendicité familiale! » Sans compter, pour Jean-François Sirinelli, que « cette crise se loge en plein cœur des familles : les baby-boomers ne le vivent donc pas de façon heureuse. C’est pour eux une remise en cause totale de l’idée de progrès à
laquelle ils ont cru pendant des années ». L’écrivain Christophe Bourseiller ajoute : « Ils ont proposé une refonte globale et les idées ont fusé. Mais ils sont vite rentrés dans le rang. Les jeunes générations n’ont pas tant hérité de Mai 68 que de son échec. »
Quand les trentenaires règlent leurs comptes, comme les journalistes Laurent Guimier et Nicolas Charbonneau dans Génération 69, ils le font
gentiment, avec humour, humeur, mais sans méchanceté. « Une génération, normalement, se construit en tuant le père. Mais on s’en est tellement pris plein la gueule. Il fallait bien qu’on gère ça,
on n’a pas eu le temps pour les revendications. Et puis, faut-il forcément agir par rupture ? » Résultat, les jeunes ont beau subir un déclin social inédit, on cherche désespérément les signes de
rébellion et de vraie remise en question des aînés. La faute, peut-être, au laxisme bienveillant dans
lequel leurs soixante-huitards de parents les ont élevés, et qui rend difficile, voire impossible, toute révolte ? Plus largement, si les jeunes se font peu entendre, c’est en effet parce qu’ils
baignent encore dans les valeurs de 1968 : société d’abondance, aspirations à la consommation et au salariat stable, illusion de la fin des hiérarchies, etc. Tout se passe comme si les Français, jeunes et vieux, restaient bloqués sur le souvenir des Trente Glorieuses et se refusaient à lancer le vrai débat : celui de la reconnaissance
des déséquilibres. Celui du renouvellement, nécessaire, d’un modèle social autodestructeur, et condamné, puisque les jeunes retraités actuels jouent les papys-voyageurs alors que les
prochaines générations vont devoir trimer jusqu’à 75 ans...
Louis Chauvel pointe un risque de « dyssocialisation », d’une socialisation non appropriée à la réalité de son temps, chez les jeunes
générations. « Les enfants de baby-boomers et particulièrement ceux des classes moyennes ont été depuis l’enfance imbriqués dans la société
de consommation dont ils conservent les moyens tant qu’ils vivent au domicile parental. Mais ensuite ? On s’efforce de faire reconnaître l’importance de la valeur travail, mais on
constate à l’évidence que le travail ne permet plus de vivre décemment ! » C’est vrai des classes moyennes. Ça l’est encore plus des classes
populaires. « La génération 68 a démocratisé les aspirations des classes moyennes, elle a propagé un modèle d’individualisme prométhéen mais sans donner
les moyens qui vont avec. Elle a suscité des envies sans assouvissement possible. » Du moins pour tous ceux – la grande majorité – qui devront se contenter des revenus de leur travail.
Car, pour les héritiers, l’avenir est rose.
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