
La Chronique de Julie Clarini sur France Culture le 21 mars :
« Tous dans l'avion du nucléaire et la piste d'atterrissage n'est pas construite » : cette image
résume bien le sentiment qui nous saisit en ce moment. Que nous le voulions ou non, nous y sommes et sans moyen d'en sortir.
Cette métaphore de l'avion appartient au sociologue Ulrich Beck. Il l'utilisait il y a moins de trois ans ; à l'époque,
sous la menace du réchauffement climatique, le nucléaire était présenté comme la solution, l'alternative à l'élévation des températures. C'était une énergie verte, disait-on, il fallait relancer
les constructions de centrales.
Ulrich Beck, son nom revient au moment des commentaires de la catastrophe de Fukushima.
Vous lirez des références à son oeuvre dans de nombreuses analyses de la situation en cours au Japon.
Ulrich Beck et la société du risque, du nom de son ouvrage principal, qui a dépassé le cercle des avertis pour
intéresser le grand public au moment de sa parution en Allemagne. Il faut dire que tous les livres ne bénéficient d'un lancement pareil : Ulrich Beck, jeune quadragénaire, était en train de
rendre son manuscrit quand la centrale de Tchernobyl a explosé. Il a donc repris et retravaillé son texte à la lumière de cet événement qui venait, tout simplement, confirmer ses thèses. Tout ça
lui vaut d'être en Allemagne presque aussi connu que Jürgen Habermas, dont il fut l'élève.
Sa thèse justement ? Que la production de richesses est désormais intimement liée à la production de risques. Ca
paraît peut-être banal aujourd'hui, mais il l'énonce il y a 25 ans.
La richesse est intimement lié à la production de risques, et la production de risques n'est plus négligeable ou
réparable - comme c'était encore possible au moment de la première modernité industrielle ; non, elle est aujourd'hui devenue une affaire publique qui concerne chacun. Pourquoi ? Parce
que la probabilité d'un accident nucléaire, chimique, ou biologique, est peut-être infime, mais les risques encourus sont énormes : ils incluent la possibilité de la disparition de
l'humanité. Nous ne pouvons donc plus regarder la catastrophe comme une chose qui nous serait extérieure.
Alors, certes, le progrès des techniques se poursuit dans la lancée du 19ème et du 20ème siècle triomphants, mais nous
ne pouvons plus être naïfs à son égard. Nous devons prendre conscience de ces conséquences destructrices, nous sommes sommés de nous interroger sur ce que nous sommes en train de faire.
Ulrich Beck est installé à Munich et enseigne également à Londres ; sa pensée est très influente en Allemagne,
notamment auprès des écologistes, mais pas seulement. Bien avant d'être traduit, en 2001, il a été lu et discuté en France par de nombreux auteurs. On lui impute, ce n'est pas rien, la paternité
du principe de précaution.
Alors « tous dans l'avion du nucléaire et la piste d'atterrissage n'est pas construite ». Je reviens à ce
texte de 2008, écrit au moment du G8 à Hokkaido, justement au Japon. George Bush réitère sa supplication pour la construction de centrales : pour lutter contre le réchauffement, il faut
faire appel à la puissance nucléaire et entrer dans une « économie post-pétrolière », voilà son credo. Il est loin d'être isolé parmi les dirigeants des huit plus grosses économies de
la planète.
Face à cet habillage écolo de l'énergie nucléaire, que faire ? Ulrich Beck avoue que nous sommes un peu démunis
pour penser une alternative entre deux choix qui présentent des dangers si différents. Mais de cette difficulté, la classe politique profite : elle simplifie, elle minimise les incertitudes
sur l'énergie nucléaire et focalise l'attention sur la crise pétrolière et le changement climatique.
En vérité, les risques globaux échappent aux méthodes de calcul scientifique habituelles, ils s'avèrent être un domaine
de relative non-connaissance.
Mais il y a une chose certaine aux yeux d'Ulrich Beck : le meilleur opposant à l'industrie nucléaire reste
l'industrie nucléaire elle-même. Même si les politiciens parviennent la transformation sémantique de l'énergie nucléaire en électricité verte, même si les mouvements contestataires devaient
mollir, tout cela peut cela sera annulé par ce que Ulrich Beck appelle « la force d'opposition de la menace ».
Il se révèle étonnement prémonitoire : « la probabilité d'accidents augmente avec le nombre de centrales,
écrit-il, et chaque accident éveille la mémoire de tous les autres accidents, à travers le monde. Non, on n'aura même pas besoin de voir survenir un mini-Tchernobyl en Europe. Il suffira que
l'opinion mondiale ait vent d'un cas de négligence quelque part dans le monde pour que brusquement les gouvernements qui se font les avocats de l'énergie nucléaire verte soient accusés de jouer
avec imprudence et sans discernement avec la sécurité de la population. »
La critique le plus tenace et la plus fiable de l'industrie nucléaire, c'est bien l'industrie nucléaire elle-même.
Belle clairvoyance.
Et pour l'instant, nous sommes tous dans l'avion. Et nous ne sommes pas prêts de voir une piste
d'atterrissage...
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Source : partions.com
Ulrich Beck La Société du risque - Sur la voie d'une autre
modernité
Flammarion - Champs 2003 / 522 pages
ISBN : 2-08-080058-2
FORMAT : 11x18 cm
L'auteur du compte rendu: Nathalie Beau est
titulaire d'un DEA de sociologie politique (Paris-Sorbonne). Elle a notamment travaillé sur l'étude des mouvements sociaux.
La principale œuvre du sociologue munichois Ulrich Beck n’est pas un livre sur le risque mais un
livre sur la transformation de la société actuelle en une société post-industrielle où les rapports sociaux, l’organisation politique, la structure familiale, etc., seraient profondément
modifiés.
Publié en Allemagne en 1986, en
Grande-Bretagne en 1992, puis en France en 2001, ce livre a abondamment suscité le débat. Sa sortie en format poche cette année va permettre une large diffusion de cette œuvre d’un abord un peu
fastidieux mais néanmoins indispensable car elle a contribué à l’émergence d’une «sociologie du risque» actuellement en plein essor.
Selon U.Beck, nous passons d’une société
industrielle, où le problème central était la répartition des richesses, à une société centrée sur la répartition des risques. Autrement dit, le risque n’est plus une menace extérieure, mais bien
un élément constitutif de la société.
Les risques apportés par la civilisation
ont pour caractéristique qu’ils se dérobent à la perception tant physique, géographique que temporelle. Le risque est d’une nature nouvelle et entraîne une redéfinition de la dynamique sociale et
politique en devenant un critère supérieur à la notion de répartition des richesses, qui structurait jusque là notre société capitaliste.
S’inscrivant dans la tradition allemande
de la sociologie de Max Weber, Ulrich Beck cherche à faire une sociologie générale : chômage, vie familiale, inégalités sociales, politiques. Pour l’auteur, le mot risque est connoté d’une
acceptation beaucoup plus large que l’idée d’un risque technologique majeur, mais il met alors sur le même plan, ce qui peut être critiquable, risques industriels (modernité réflexive),
incertitudes scientifiques (risques scientifiques) et insécurité sociale (individualisation). Ainsi, étant donné le large éventail des sujets abordés, l'essai est écrit sous la forme d’un essai
où l’on peut trouver trois livres en un.
L’auteur y développe le modèle théorique
d’une «modernisation réflexive» de la société industrielle (elle est à elle-même «objet de réflexion et problème») selon deux axes d’argumentation : une étude de la logique de la répartition du
risque (première partie), et une étude du théorème de l’individualisation (deuxième partie). A partir de cette modernisation réflexive, l’auteur montre alors l’effacement des frontières entre la
science et la politique (troisième partie).
La modernisation réflexive, qui s’inscrit
dans le contexte d’une démocratie ultra-développée et d’une scientificisation très poussée, conduit en effet à un effacement des frontières entre science et politique. Ainsi, la science aussi
devient réflexive puisque confrontée à ses propres produits et à ses propres insuffisances. On assiste alors, selon U.Beck, à une disparition du monopole scientifique sur la connaissance, «la
science devient de plus en plus nécessaire mais de moins en moins suffisante à l’élaboration d’une définition socialement établie de la vérité» (p.343).
Aujourd’hui ce n’est donc pas l’ampleur
du risque qui change mais sa «scientificisation» qui ne permet plus de se décharger de ses responsabilités en accusant la nature. On sait que le risque est généré par la société industrielle elle
même et généralisé au delà de l’organisation traditionnelle de la société en classes, production et reproduction, partis et sous-systèmes.
Là où Théodore Adorno et Max Horkeimer,
penseurs de l’école de Francfort, considéraient la confusion entre nature et société comme une illusion, Beck estime cette fusion achevée, ce que symbolise à sa manière le nuage radiocatif de
Tchernobyl (contemporain de la sortie du livre en Allemagne), avatar d’un produit de la civilisation, métamorphosé en puissance naturelle et revêtant également une configuration
scientifique.
Le mythe de la fin de l’histoire, celui
qui consiste à considérer la société industrielle développée comme l’apogée de la modernité, est donc largement mis à mal par le livre d’U.Beck. Le moteur de la modernisation devient désormais
selon l’auteur ce qu’il nomme la sphère subpolitique (justice, médias et vies privées qui se politisent..).
Mais les formes traditionnelles,
sociales, institutionnelles et familiales de maîtrise de l’insécurité n’étant plus assurées dans la «société du risque», on peut reprocher à l’auteur de faire alors reposer tout le poids de cette
insécurité sur le seul individu.
Nathalie Beau
(Mis en ligne le 19/01/2004 )