Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues de la chasse à courre, de la grande bourgeoisie et des fortunes française (CNRS)
-
Il y plus d’immigrés à Paris que dans les villes de banlieue
-
Les travailleurs de Paris sont des travailleurs de l’immatériel d’un capitalisme que l’on peut qualifier de post industriel
-
Cette catégorie est celle des jeunes diplômés qui travaillent dans les nouvelles technologies, les médias, la création vestimentaire, architecturale, le design…
-
D’où vient le mot bobo ?
-
Le mot bobo a été inventé en 1982 par David BROOKS un sociologue américain. Mot qui ne convient pas tout à fait mais qui a le mérite de désigner cette catégorie de population qui est
pour ou en tout cas en phase avec le libéralisme, mais contrairement à la bourgeoisie traditionnelle, qui affiche des modes de vie beaucoup plus libertaires. Il s’agit de
jeunes qui sont pour la parité entre homme et femme, pour le PACS, les droits de l’homme…
-
Pourquoi évoquez -vous aussi le mot gentryfication au lieu d’embourgeoisement ?
-
Le mot embourgeoisement ne convient pas parce qu’il fait référence à la bourgeoisie. Or ce ne sont pas des bourgeois qui viennent habiter le quartier de la Bastille
-
Gentryfication est un terme utilisé dans la sociologie urbaine anglo-saxonne pour désigner l’occupation par un cadre moyen ou supérieur d’un atelier ou d’un habitat ouvrier, dans les
quartiers qui étaient populaires. C’est exactement ce qui se passe dans les quartiers de l’est parisien. Le terme convient bien à condition de bien voir qu’il n’a rien à voir avec son
origine gentry qui désigne la bourgeoisie terrienne anglaise
-
La part des ouvriers dans la population active à Paris entre 1954 et 1999, baisse de 75% alors que les cadres supérieurs s’accroissent de 212 %. Il y a t il risque d’homogénéisation
sociologique ?
-
Le risque est immense. Il n’y a qu’une politique du logement social qui pourra empêcher ce risque d’embourgeoisement généralisé de la capitale. Parce que le logement social est
attribué selon des règles qui n’a rien à voir avec celles du marché immobilier privé, c’est le seul moyen de fixer une population.
-
Cette population modeste est parfois aussi très pauvre
-
Paris est une ville du luxe
-
Il faut miser sur cette capacité de création et cette industrie du luxe pour redynamiser la vie économique de la capitale
-
Si non, cela reviendrait à dire une deuxième fois aux exclus de la société que non seulement ils n’ont pas de travail, puisqu’il y a 10% de la population qui est sans emploi, mais de
leur dire une seconde fois que, en habitant dans la lointaine banlieue, ils sont exclus symboliquement de l’espace où se concentre tout ce luxe et tous ces pouvoirs.
-
Amélie poulain phénomène sociologique qui donne une certaine image de la capitale
-
Amélie Poulain était intéressant pour notre propos dans la mesure où c’était une illustration du rêve de cohabitation entre catégories sociales différentes et d’un Paris convivial, très
sympathique, un peu passéiste.
-
D’où vient l’idée de mixité sociale ?
-
Cette notion est présente lorsqu’on parlait d’habitat social au Commissariat au Plan dans les années 50-60 de haute planification. CHAMBARD DE LAUWE était très favorable au mélange
social. Aujourd’hui vous ne pouvez pas entendre un homme ou une femme politique de gauche ou de droite qui ne vous parle pas de mixité sociale. Il s’agit en fait d’une sorte de
consensus idéologique. La réalité est toute autre, parce que on ne peut pas nier que les efforts en matière de mixité sociale existent, mais en même temps le marché immobilier
privé accentue massivement chaque année de plus en plus les processus de ségrégation et de ghettoïsation.
-
Par rapport aux autres grandes villes, Paris est toujours la ville de la concentration des activités du politique, de la création, du luxe, des médias
-
Quel que soit le secteur d’activité économique que l’on envisage, le pôle dominant est toujours fixé à Paris. Dans notre domaine de recherche, malgré une politique volontariste de
délocalisation des chercheurs en province et ailleurs, nous sommes encore 42% à Paris. Cette situation existe dans tous les domaines de la mode, de la création architecturale, de la
politique - tous les ministères sont à Paris -, les grands musées…On peut le décliner à l’infini.
-
C’est une ville qui vous semble toujours vivable ?
-
Oui à condition d’avoir les moyens, les ressources suffisantes car vivre à Paris coûte cher. Il faut aussi y trouver un intérêt important qui justifie certains désagréments : la
foule, le bruit. Par exemple un intérêt culturel
L’engagement militant de la grande bourgeoisie
le 31 octobre 2007
L'observatoire des inégalités
La notion de militantisme est en général attachée aux mouvements politiques et syndicaux mais la grande bourgeoisie n’est pas en reste quand il s’agit de protéger
les beaux quartiers. Une analyse de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues, extrait du livre "Les Ghettos Du Gotha", ed Seuil, 2007.
La notion de militantisme est en général attachée aux mouvements politiques et syndicaux. Le militant emblématique était le communiste, l’Huma Dimanche fièrement brandi sur un marché ou proposé
au porte-à-porte d’un quartier populaire.
Le terme est étendu aujourd’hui aux membres des formations de droite ou d’extrême-droite. On parle aussi volontiers de militantisme associatif à propos des classes moyennes. Peut-on parler de militantisme grand bourgeois ?
Il ne serait venu à personne l’idée de qualifier de militante la belle-mère de Valéry Giscard d’Estaing lorsqu’elle distribuait des tracts dans les boîtes aux lettres de ses voisins de la rue du
Cirque, dans le 8e arrondissement de Paris, entre l’avenue Matignon et l’avenue de Marigny, à deux pas de l’Elysée, qui avait été le logement de fonction de son gendre. Il s’agissait de protester
contre le projet d’installation d’une galerie destinée à des marchands d’art, une opération immobilière montée par le groupe d’assurances AXA. La tranquillité des lieux, au cœur du Paris du luxe
et du pouvoir, était remarquable et l’installation de cette galerie apparaissait comme une menace pour ce havre de paix.
Le sens du collectif est spontanément attribué aux classes populaires ou moyennes. Mais, de nos jours, s’il y a une classe consciente d’elle-même et attentive
à défendre solidairement ses conditions de vie, c’est bien la grande bourgeoisie. Elle n’est pas la seule à être inquiétée par la densification urbaine, les menaces sur les espaces naturels ou la
dégradation de certains monuments historiques. Mais, vigilante et discrète, elle est présente et combative sur tous ces
points. Elle veille sur la qualité de ses lieux de vie. Quand il n’y a plus rien à gagner, il faut être encore sur ses gardes pour ne pas perdre les acquis des générations antérieures.
La mobilisation de la grande bourgeoisie pour la défense des beaux espaces est peu explorée par la recherche en sciences sociales . On dénoncera des passe-droits ou des cadeaux des pouvoirs
publics en faveur des plus favorisés, mais sans se demander de quelle manière des décisions, irréprochables sous l’angle de la règlementation, ont pu être prises alors que d’autres urgences
paraissaient plus évidentes. Il en est ainsi de l’enterrement et de la couverture la route nationale 13, dans la traversée de la commune la plus huppée de la région Île-de-France,
Neuilly-sur-Seine. N’y a-t-il pas d’autres priorités dans l’urbanisme de cette région ?
Les indicateurs de la mobilisation des beaux quartiers ne sont guère voyants. Peu de réunions publiques, pas d’occupation de mairies ou de blocage de lignes de transport. Il est plus aisé de
recenser les rassemblements dits de démocratie participative que d’être invité aux dîners et aux cocktails où les tractations autour des aménagements projetés
rue du Cirque ont été négociés entre personnes de bonne compagnie. Résidents et investisseurs, socialement proches, ont trouvé un terrain d’entente satisfaisant tout le monde. Le militantisme est réel, mais la concertation est de règle. Appréhender ce militantisme des coulisses n’est guère aisé. La mobilisation des élites passe en effet par la
sociabilité mondaine où, entre gens de pouvoir, se dessinent les limites d’un parc naturel régional en fonction des propriétés qui comptent, ou les mesures de
revalorisation des Champs-Élysées favorables aux intérêts immobiliers mis en péril par le « déclin » de l’avenue.
Le militantisme mondain s’ancre dans des lieux fermés. Il relève de la gestion des relations sociales. Le militant ordinaire est, lui, encarté, payant sa
cotisation au parti ou à l’association où il s’est engagé. C’est le cas, parfois, des militants de la bonne société. Mais plus que la carte, ce sont des signes de reconnaissance subtils qui sont
pertinents : la cravate aux couleurs du club, la notice personnelle dans le Bottin Mondain. Dans cette publication, les cercles dont on fait partie
apparaissent immédiatement après le nom et le prénom, éléments de l’identité, avant le nom de jeune fille de l’épouse ou l’adresse.
Les cercles, qui peuvent paraître anodins, sont en réalité des lieux de concentration du pouvoir. S’y retrouvent des hommes et des femmes qui occupent des positions dominantes dans les différents
univers de l’activité sociale. Ce qui est bien utile pour exercer son emprise sur les beaux espaces. Connaître des personnes éminentes dans les affaires, mais
aussi dans l’urbanisme et divers secteurs administratifs, dans les arts et les lettres, et dans la politique, permet d’exercer un contrôle sur l’aménagement du
territoire, les établissements scolaires, les lieux de spectacle et de résidence. Le Jockey Club, le Cercle de l’Union Interalliée ou l’Automobile-Club de France transforment des relations
institutionnelles en relations interpersonnelles qui permettent de faire circuler de l’information et de prendre des décisions au plus haut niveau entre les
élites.
Cette connivence de fait, aménagée dans des organisations ad hoc, ne signifie pas pour autant que le milieu grand bourgeois fonctionne sur le modèle du complot. Si la RN 13 doit être couverte un
jour à Neuilly, ce n’est pas à la suite de sombres tractations et de manipulations, mais en raison d’une solidarité qui est consubstantielle à la grande bourgeoisie. Cette société au sommet de la
société cultive un collectivisme pratique qui induit des échanges de bons procédés dans toutes les directions. La structure n’est pas celle du don et du contre don entre des individus, mais la
production de services et de coups de main qui ne font pas forcément l’objet d’un rendu, même différé. C’est au groupe des grandes familles que l’on apporte
son aide. La gratuité du geste n’est qu’apparente : elle est le prix à payer pour signer l’appartenance au groupe.
Cette courtoisie de tous les instants, chacun étant toujours prêt à aider son semblable, est bien plus efficace que la réciprocité immédiate puisque la position
sociale de chacun dépend de celle du groupe. En aidant à son maintien au sommet chacun participe à la pérennité de tous, et donc de soi-même.
Les lieux du pouvoir sont multiples. Il y a les espaces voués à son exercice : les assemblées d’élus, du niveau national au niveau communal, les ministères, les sièges sociaux des
entreprises. Dans d’autres institutions, la grande bourgeoisie peut, à guichets fermés, élaborer ses stratégies, prendre des décisions, monter les combinaisons qui lui permettront d’atteindre ses
objectifs. Ces lieux, où se concentrent les pouvoirs des élites, sont polyvalents comme les cercles, ou spécialisés, comme les associations de défense du patrimoine.
(...)
Le militantisme grand bourgeois est ancien. Dès le XIXe siècle, les réglementations de protection du patrimoine historique se mettent en place. Les châteaux
et les hôtels particuliers des grandes familles seront ainsi protégés. La loi sur les associations de 1901 est utilisée pour donner un statut aux clubs créés
à la fin du siècle précédent et pour organiser les nombreuses sociétés informelles de défense des lieux de vie de la haute société. Ce militantisme sera alimenté par la sociabilité qui permet de
recruter au cours des dîners ou dans les cercles. Malgré leur relative discrétion, ces associations se révèlent d’une grande efficacité. Il est vrai que les
membres sont, comme dans les cercles, des personnalités d’influence par les positions occupées dans les affaires et la politique. En retour, dans la logique du cumul qui est celle de ce milieu,
le militantisme renforce l’entre-soi et l’esprit de classe des grandes familles.
Cette mobilisation est une expression du pouvoir sur l’espace que ce groupe social entend exercer pour protéger son environnement. C’est aussi une des
manifestations de son rapport au temps, là encore plus maîtrisé que dans d’autres milieux. La protection des éléments du
patrimoine qu’ils soient privés ou publics, est toujours aussi une protection de la mémoire et de l’inscription de ces familles dans la longue durée. Provenant des générations antérieures,
les monuments, les hôtels particuliers et les châteaux, les forêts, les parcs et les jardins doivent être transmis aux générations futures pour qu’ils facilitent,
grâce à leur valeur symbolique, le maintien dans les positions dominantes. Le militantisme grand bourgeois vise à la défense du cumul des différentes formes de richesse, économique,
culturelle, sociale et symbolique dont le patrimoine des dynasties nobles et bourgeoises, inscrit dans la longue durée est une expression qui semble défier le temps.
Le contraste est grand entre le discours de ces familles sur des sujets économiques et politiques, qui prônent la flexibilité du travail et la mobilité des salariés,
et leurs propres pratiques qui visent au contraire à la multiplication des enracinements et à la continuité à travers les générations. La reproduction des rapports sociaux de domination
entraîne ainsi d’étranges contradictions entre les paroles et les actes.
Extrait de l’introduction de l’ouvrage "Les Ghettos Du Gotha ; Comment la bourgeoisie défend ses espaces", Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Seuil, 2007, 293 p., 19 euros. Avec les aimables autorisations des
auteurs et de l’éditeur.