La haute
bourgeoisie se mobilise pour défendre ses territoires : les beaux quartiers, l'entre-soi des cercles, le littoral breton, le château des ancêtres, Paris, les vieilles églises rurales et les
paysages sont l'objet d'une vigilance de tous les instants. Objectif : rester entre gens du même monde. Les auteurs ont mené l'enquête des rivages bretons aux châteaux de l'Oise, des salons des
clubs chics aux locaux des associations de défense du patrimoine, des parcs et jardins aux militants de SOS Paris. Un voyage dans les territoires où la grande bourgeoisie vit et se protège des
autres, quitte à former des ghettos de riches.
En introduction à ce livre, je suggère de lire la synthèse de l'émission que j'ai rédigée en 2004 concernant l'un des précédents ouvrages de ces mêmes auteurs :
FRANCE Culture/ Le Métropolitain / 9h-10h / Mercredi 14 décembre 2004
Sociologie de Paris - La Découverte 2004
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues de la chasse à courre, de la grande bourgeoisie et des fortunes française (CNRS)
Entre les recensements de 1954 et 1999 Paris a perdu 725 000 habitants, presque le quart de sa population
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Il y a aujourd’hui 2 200 000 habitants alors qu’on a connu 3 millions au début des années 20
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Qui est parti ?
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Essentiellement les classes populaires. En 54 la population parisienne comportait 65% de classes modestes (ouvriers, employés et personnels de services), et 35 % de cadres moyens et supérieurs, et petits patrons
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En 1999 le pourcentage s’inverse exactement il n’y a plus que 35 % de catégories modestes ; parallèlement il y a eu un embourgeoisement de la capitale sans précédent
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Portrait du parisien type
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Très grande diversité
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200 nationalités différentes vivent dans la capitale, toute l’échelle sociale est représentée : des 20 000 sdf, à la très haute bourgeoisie des quartiers ouest
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Le parisien type est donc indéfinissable du fait même de la diversité des parisiens
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Il y plus d’immigrés à Paris que dans les villes de banlieue
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Il y a proportionnellement plus d’immigrés dans Paris qu’en banlieue sauf en Seine Saint Denis où ce sont les mêmes taux qu’à Paris
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La différence sensible vient du fait que les quartiers chics de l’ouest sont parmi ceux où il y a le plus d’étrangers, mais se sont des attachés d’ambassades, des cadres des entreprises étrangères
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Les travailleurs de Paris sont des travailleurs de l’immatériel d’un capitalisme que l’on peut qualifier de post industriel
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Cette catégorie est celle des jeunes diplômés qui travaillent dans les nouvelles technologies, les médias, la création vestimentaire, architecturale, le design…
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Les bobos ont investi depuis 15 ans tous les arrondissements de l’est où il y a eu une très forte désindustrialisation de Paris, et ont pris la place des catégories modestes.
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D’où vient le mot bobo ?
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Le mot bobo a été inventé en 1982 par David BROOKS un sociologue américain. Mot qui ne convient pas tout à fait mais qui a le mérite de désigner cette catégorie de population qui est pour ou en tout cas en phase avec le libéralisme, mais contrairement à la bourgeoisie traditionnelle, qui affiche des modes de vie beaucoup plus libertaires. Il s’agit de jeunes qui sont pour la parité entre homme et femme, pour le PACS, les droits de l’homme…
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Pourquoi évoquez -vous aussi le mot gentryfication au lieu d’embourgeoisement ?
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Le mot embourgeoisement ne convient pas parce qu’il fait référence à la bourgeoisie. Or ce ne sont pas des bourgeois qui viennent habiter le quartier de la Bastille
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Gentryfication est un terme utilisé dans la sociologie urbaine anglo-saxonne pour désigner l’occupation par un cadre moyen ou supérieur d’un atelier ou d’un habitat ouvrier, dans les quartiers qui étaient populaires. C’est exactement ce qui se passe dans les quartiers de l’est parisien. Le terme convient bien à condition de bien voir qu’il n’a rien à voir avec son origine gentry qui désigne la bourgeoisie terrienne anglaise
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La part des ouvriers dans la population active à Paris entre 1954 et 1999, baisse de 75% alors que les cadres supérieurs s’accroissent de 212 %. Il y a t il risque d’homogénéisation sociologique ?
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Le risque est immense. Il n’y a qu’une politique du logement social qui pourra empêcher ce risque d’embourgeoisement généralisé de la capitale. Parce que le logement social est attribué selon des règles qui n’a rien à voir avec celles du marché immobilier privé, c’est le seul moyen de fixer une population.
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Il y a une population modeste qui habite dans les beaux quartiers parisiens et qui est souvent au service de la bourgeoisie locale. C’est principalement cette population qui est visée par la Mairie de Paris
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Le but est de fixer dans l’ouest parisien les populations qui seraient menacées et exclues à terme parce qu’on rachète les habitats un peu précaires situés au-dessus des immeubles (chambres de bonnes) pour en faire des studios chics
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Cette population modeste est parfois aussi très pauvre
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Un ménage sur 8 vit en-dessous du seuil de la pauvreté qui est fixé à 670 euros par mois. Un ménage sur 20 touche le RMI
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20 % des Sdf survivent sur les trottoirs de Paris, ce qui contraste avec le résultat de l’étude sur l’Impôt Solidarité sur la Fortune. Les ménages parisiens de l’ouest qui paient leur contribution modeste à l’ISF paient quand même en moyenne 19 000 euros par an
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Paris est une ville du luxe
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D’une part parce que il y a un taux très important de la haute société française qui réside à Paris ou qui y possède un pied à terre ; et d’autre part c’est une ville qui exerce une force d’attraction internationale très importante. Il y a un tourisme de masse mais aussi un tourisme de haut niveau social qui fait que les industries et les commerces de luxe ont tout intérêt à être dans Paris.
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Il faut miser sur cette capacité de création et cette industrie du luxe pour redynamiser la vie économique de la capitale
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Oui mais il faut aussi que parallèlement moralement et sociologiquement, voir politiquement, on fasse en sorte que toutes les catégories sociales puissent être représentées à Paris
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Si non, cela reviendrait à dire une deuxième fois aux exclus de la société que non seulement ils n’ont pas de travail, puisqu’il y a 10% de la population qui est sans emploi, mais de leur dire une seconde fois que, en habitant dans la lointaine banlieue, ils sont exclus symboliquement de l’espace où se concentre tout ce luxe et tous ces pouvoirs.
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Amélie poulain phénomène sociologique qui donne une certaine image de la capitale
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Amélie Poulain était intéressant pour notre propos dans la mesure où c’était une illustration du rêve de cohabitation entre catégories sociales différentes et d’un Paris convivial, très sympathique, un peu passéiste.
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Ce film renvoie à l’idée de la mixité sociale qui est une idée très consensuelle. Ce n’est pas la nôtre. Notre conclusion est que ce consensus dans la réalité de la ville est en train d’être démenti par l’évolution de Paris
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D’où vient l’idée de mixité sociale ?
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Cette notion est présente lorsqu’on parlait d’habitat social au Commissariat au Plan dans les années 50-60 de haute planification. CHAMBARD DE LAUWE était très favorable au mélange social. Aujourd’hui vous ne pouvez pas entendre un homme ou une femme politique de gauche ou de droite qui ne vous parle pas de mixité sociale. Il s’agit en fait d’une sorte de consensus idéologique. La réalité est toute autre, parce que on ne peut pas nier que les efforts en matière de mixité sociale existent, mais en même temps le marché immobilier privé accentue massivement chaque année de plus en plus les processus de ségrégation et de ghettoïsation.
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Dans les faits la mixité sociale existe quand la banlieue vient chaque jour à Paris pour travailler ou effectuer des achats.
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Il y a 1 million de personnes qui viennent travailler chaque jour dans Paris. C’est l’équivalent des populations des agglomérations de Lyon ou de Marseille qui entrent et sortent de Paris. C’est un mouvement de foule absolument considérable qui change complètement la statistique sociale des gens qui sont présents à l’intérieur des murs de Paris. La ville se construit le matin et se déconstruit le soir : la ville diurne et la ville nocturne ne sont pas les mêmes.
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Par rapport aux autres grandes villes, Paris est toujours la ville de la concentration des activités du politique, de la création, du luxe, des médias
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Quel que soit le secteur d’activité économique que l’on envisage, le pôle dominant est toujours fixé à Paris. Dans notre domaine de recherche, malgré une politique volontariste de délocalisation des chercheurs en province et ailleurs, nous sommes encore 42% à Paris. Cette situation existe dans tous les domaines de la mode, de la création architecturale, de la politique - tous les ministères sont à Paris -, les grands musées…On peut le décliner à l’infini.
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C’est une ville qui vous semble toujours vivable ?
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Oui à condition d’avoir les moyens, les ressources suffisantes car vivre à Paris coûte cher. Il faut aussi y trouver un intérêt important qui justifie certains désagréments : la foule, le bruit. Par exemple un intérêt culturel
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Il faut donc des ressources à la fois matérielles et culturelles pour vivre bien à Paris
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Mais nous vous invitons aussi à être des piétons observateurs et à pratiquer les promenades sociologiques. Paris est une toute petite capitale, et on peut aller facilement à pieds des grands bourgeois du XVI aux travailleurs immigrés jusqu’à Barbès. La rue à Paris est un véritable livre ouvert
L’engagement militant de la grande bourgeoisie
le 31 octobre 2007
La notion de militantisme est en général attachée aux mouvements politiques et syndicaux mais la grande bourgeoisie n’est pas en reste quand il s’agit de protéger les beaux quartiers. Une analyse de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues, extrait du livre "Les Ghettos Du Gotha", ed Seuil, 2007.
La notion de militantisme est en général attachée aux mouvements politiques et syndicaux. Le militant emblématique était le communiste, l’Huma Dimanche fièrement brandi sur un marché ou proposé au porte-à-porte d’un quartier populaire.
Le terme est étendu aujourd’hui aux membres des formations de droite ou d’extrême-droite. On parle aussi volontiers de militantisme associatif à propos des classes moyennes. Peut-on parler de militantisme grand bourgeois ?
Il ne serait venu à personne l’idée de qualifier de militante la belle-mère de Valéry Giscard d’Estaing lorsqu’elle distribuait des tracts dans les boîtes aux lettres de ses voisins de la rue du Cirque, dans le 8e arrondissement de Paris, entre l’avenue Matignon et l’avenue de Marigny, à deux pas de l’Elysée, qui avait été le logement de fonction de son gendre. Il s’agissait de protester contre le projet d’installation d’une galerie destinée à des marchands d’art, une opération immobilière montée par le groupe d’assurances AXA. La tranquillité des lieux, au cœur du Paris du luxe et du pouvoir, était remarquable et l’installation de cette galerie apparaissait comme une menace pour ce havre de paix.
Le sens du collectif est spontanément attribué aux classes populaires ou moyennes. Mais, de nos jours, s’il y a une classe consciente d’elle-même et attentive à défendre solidairement ses conditions de vie, c’est bien la grande bourgeoisie. Elle n’est pas la seule à être inquiétée par la densification urbaine, les menaces sur les espaces naturels ou la dégradation de certains monuments historiques. Mais, vigilante et discrète, elle est présente et combative sur tous ces points. Elle veille sur la qualité de ses lieux de vie. Quand il n’y a plus rien à gagner, il faut être encore sur ses gardes pour ne pas perdre les acquis des générations antérieures.
La mobilisation de la grande bourgeoisie pour la défense des beaux espaces est peu explorée par la recherche en sciences sociales . On dénoncera des passe-droits ou des cadeaux des pouvoirs publics en faveur des plus favorisés, mais sans se demander de quelle manière des décisions, irréprochables sous l’angle de la règlementation, ont pu être prises alors que d’autres urgences paraissaient plus évidentes. Il en est ainsi de l’enterrement et de la couverture la route nationale 13, dans la traversée de la commune la plus huppée de la région Île-de-France, Neuilly-sur-Seine. N’y a-t-il pas d’autres priorités dans l’urbanisme de cette région ?
Les indicateurs de la mobilisation des beaux quartiers ne sont guère voyants. Peu de réunions publiques, pas d’occupation de mairies ou de blocage de lignes de transport. Il est plus aisé de recenser les rassemblements dits de démocratie participative que d’être invité aux dîners et aux cocktails où les tractations autour des aménagements projetés rue du Cirque ont été négociés entre personnes de bonne compagnie. Résidents et investisseurs, socialement proches, ont trouvé un terrain d’entente satisfaisant tout le monde. Le militantisme est réel, mais la concertation est de règle. Appréhender ce militantisme des coulisses n’est guère aisé. La mobilisation des élites passe en effet par la sociabilité mondaine où, entre gens de pouvoir, se dessinent les limites d’un parc naturel régional en fonction des propriétés qui comptent, ou les mesures de revalorisation des Champs-Élysées favorables aux intérêts immobiliers mis en péril par le « déclin » de l’avenue.
Le militantisme mondain s’ancre dans des lieux fermés. Il relève de la gestion des relations sociales. Le militant ordinaire est, lui, encarté, payant sa cotisation au parti ou à l’association où il s’est engagé. C’est le cas, parfois, des militants de la bonne société. Mais plus que la carte, ce sont des signes de reconnaissance subtils qui sont pertinents : la cravate aux couleurs du club, la notice personnelle dans le Bottin Mondain. Dans cette publication, les cercles dont on fait partie apparaissent immédiatement après le nom et le prénom, éléments de l’identité, avant le nom de jeune fille de l’épouse ou l’adresse.
Les cercles, qui peuvent paraître anodins, sont en réalité des lieux de concentration du pouvoir. S’y retrouvent des hommes et des femmes qui occupent des positions dominantes dans les différents univers de l’activité sociale. Ce qui est bien utile pour exercer son emprise sur les beaux espaces. Connaître des personnes éminentes dans les affaires, mais aussi dans l’urbanisme et divers secteurs administratifs, dans les arts et les lettres, et dans la politique, permet d’exercer un contrôle sur l’aménagement du territoire, les établissements scolaires, les lieux de spectacle et de résidence. Le Jockey Club, le Cercle de l’Union Interalliée ou l’Automobile-Club de France transforment des relations institutionnelles en relations interpersonnelles qui permettent de faire circuler de l’information et de prendre des décisions au plus haut niveau entre les élites.
Cette connivence de fait, aménagée dans des organisations ad hoc, ne signifie pas pour autant que le milieu grand bourgeois fonctionne sur le modèle du complot. Si la RN 13 doit être couverte un jour à Neuilly, ce n’est pas à la suite de sombres tractations et de manipulations, mais en raison d’une solidarité qui est consubstantielle à la grande bourgeoisie. Cette société au sommet de la société cultive un collectivisme pratique qui induit des échanges de bons procédés dans toutes les directions. La structure n’est pas celle du don et du contre don entre des individus, mais la production de services et de coups de main qui ne font pas forcément l’objet d’un rendu, même différé. C’est au groupe des grandes familles que l’on apporte son aide. La gratuité du geste n’est qu’apparente : elle est le prix à payer pour signer l’appartenance au groupe.
Cette courtoisie de tous les instants, chacun étant toujours prêt à aider son semblable, est bien plus efficace que la réciprocité immédiate puisque la position
sociale de chacun dépend de celle du groupe. En aidant à son maintien au sommet chacun participe à la pérennité de tous, et donc de soi-même.
Les lieux du pouvoir sont multiples. Il y a les espaces voués à son exercice : les assemblées d’élus, du niveau national au niveau communal, les ministères, les sièges sociaux des entreprises. Dans d’autres institutions, la grande bourgeoisie peut, à guichets fermés, élaborer ses stratégies, prendre des décisions, monter les combinaisons qui lui permettront d’atteindre ses objectifs. Ces lieux, où se concentrent les pouvoirs des élites, sont polyvalents comme les cercles, ou spécialisés, comme les associations de défense du patrimoine.
(...)
Le militantisme grand bourgeois est ancien. Dès le XIXe siècle, les réglementations de protection du patrimoine historique se mettent en place. Les châteaux et les hôtels particuliers des grandes familles seront ainsi protégés. La loi sur les associations de 1901 est utilisée pour donner un statut aux clubs créés à la fin du siècle précédent et pour organiser les nombreuses sociétés informelles de défense des lieux de vie de la haute société. Ce militantisme sera alimenté par la sociabilité qui permet de recruter au cours des dîners ou dans les cercles. Malgré leur relative discrétion, ces associations se révèlent d’une grande efficacité. Il est vrai que les membres sont, comme dans les cercles, des personnalités d’influence par les positions occupées dans les affaires et la politique. En retour, dans la logique du cumul qui est celle de ce milieu, le militantisme renforce l’entre-soi et l’esprit de classe des grandes familles.
Cette mobilisation est une expression du pouvoir sur l’espace que ce groupe social entend exercer pour protéger son environnement. C’est aussi une des manifestations de son rapport au temps, là encore plus maîtrisé que dans d’autres milieux. La protection des éléments du patrimoine qu’ils soient privés ou publics, est toujours aussi une protection de la mémoire et de l’inscription de ces familles dans la longue durée. Provenant des générations antérieures, les monuments, les hôtels particuliers et les châteaux, les forêts, les parcs et les jardins doivent être transmis aux générations futures pour qu’ils facilitent, grâce à leur valeur symbolique, le maintien dans les positions dominantes. Le militantisme grand bourgeois vise à la défense du cumul des différentes formes de richesse, économique, culturelle, sociale et symbolique dont le patrimoine des dynasties nobles et bourgeoises, inscrit dans la longue durée est une expression qui semble défier le temps.
Le contraste est grand entre le discours de ces familles sur des sujets économiques et politiques, qui prônent la flexibilité du travail et la mobilité des salariés, et leurs propres pratiques qui visent au contraire à la multiplication des enracinements et à la continuité à travers les générations. La reproduction des rapports sociaux de domination entraîne ainsi d’étranges contradictions entre les paroles et les actes.
Extrait de l’introduction de l’ouvrage "Les Ghettos Du Gotha ; Comment la bourgeoisie défend ses espaces", Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Seuil, 2007, 293 p., 19 euros. Avec les aimables autorisations des auteurs et de l’éditeur.
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