Grande, le dos voûtée, la tête rentrée dans les épaules et boitillant dans son grand manteau marron clair, je l'ai baptisée Foulematou. Elle est montée
au bureau avec moi par l'ascenseur.
Quand elle a levé la tête, j'ai compris que toute la douleur qu'une femme peut vivre dans une vie était là. Des yeux pleins d'une tristesse incommensurable, au-dessus de cernes encore plus noires que sa peau rwandaise ; et où des millions de larmes ont dû sécher. D'autres encore sûrement la nuit prochaine viendront s'échouer là.
Pour faire monter un peu l'optimètre je lui montre le diaporama " Les tribus de l'Omo" que j'avais mis en ligne sur plumeacide la veille. Et je lui fais le grand jeu en m'extasiant à voix haute sur chaque image. Elle est surprise et se détend un peu.
Et puis nous entrons dans le vif du sujet.
« Ah monsieur si vous saviez tous les soucis que j'ai ; j'ai beaucoup , beaucoup, beaucoup, beaucoup de soucis, et je suis très fatiguée..... ».
Au mois d'août dernier à la sortie de l'église, Foulematou a accepté de prêter une somme de 3000 € - trois mille euros - à une amie qui devait lui restituer cette somme deux semaines après. Depuis, la personne n'a pas remboursé un centime d'euros...Et c'est un grand malheur pour Foulematou parce qu'elle avait bien expliqué à cette dame que cet argent est destiné à la réalisation de la tombe de sa fille.
A sa fille décédée d'une crise d'asthme, le jour où elle devait aller chercher son visa à
l'ambassade de France pour rejoindre sa mère...
Je lui suggère de ne plus aller la voir, de déposer plainte et d'aller chercher un formulaire de demande d'aide juridictionnelle.
Je lui pose des questions sur elle et Foulematou parle, parle...Comme beaucoup d'autres femmes elle souffre de la solitude. Et la solitude c'est d'abord une retenue contrainte, un silence obligé, un monologue forcé avec soi-même. L'absence de regard de l'autre, ce regard qui donne vie, celui qui vous reconnaît.
Elle commence à se sentir bien ; alors en lisant sa date de naissance j'enfonce le clou :
« Vous savez que vous êtes une jeune fille pour moi...» Et là j'ai touché l'Afrique en plein cœur :
elle rit. « Si,si c'est vrai, j'ai trois mois de plus que vous !... »
Foulematou est de nationalité française née au Congo de parents rwandais. Son mari était Tutsi et a disparu pendant la période des massacres, ainsi que tous ses enfants.
Il ne lui restait que cette fille.
Et un autre fils en région parisienne qui vient d'avoir un petit fils.
Ce petit fils c'est le rayon d'espoir de Foulematou, son seul bonheur.
Je la rassure sur son affaire. Elle part regonflée, décidée à récupérer ses sous et à faire toutes les démarches nécessaires.
En sortant je lui demande si elle souhaite que j'appelle l'ascenseur... « Non, non, je vais prendre l'escalier » qu'elle me fait, Foulematou.
Visuel : Plume Solidaire - Yayoi Kusuma - La Vilette 2008
Plume Solidaire
Visuel : sudplanete - portail dela diversité
Étudiant en 1994 au Rwanda, lors du génocide des Tutsi doublé des massacres de certains Hutu, l'auteur retrace son calvaire, dévoilant ainsi un peu du cataclysme des Grands Lacs. Il décrit deux microcosmes : l'Université et Nyakabanda sa commune d'origine, avant et pendant le génocide. Puis l'exil au Kivu parmi deux millions d'autres Rwandais… Rescapé, l'étudiant rattrapé par ses poursuivants est rapatrié volontaire au Rwanda grâce aux Agences de l'ONU, mais là son calvaire n'est pas terminé. Il devra reprendre la route de l'exil.
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