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21 juillet 2007 6 21 /07 /juillet /2007 21:08

Thomas Philippon : « Le capitalisme d’héritiers, la crise française du travail »

L'analyse de Pierre Bilger -  http://www.blogbilger.com - mars 2007



 

Thomas Philippon, qui a appris l’économie avec Olivier Blanchard et qui enseigne l’économie financière à la Stern School of Business de l’Université de New York, n’est pas un inconnu pour les lecteurs de ce blog.
Un compte rendu que j’avais fait en octobre dernier de la dernière étude sur la productivité de Proudfoot avait suscité un commentaire de DT qui avait attiré notre attention sur un article que cet économiste avait publié dans Le Monde du 1er septembre 2006.
La thèse qui y était soutenue peut être résumée par les deux conclusions suivantes, justifiées par une analyse approfondie de plusieurs enquêtes d’opinion :
« S’il y a bien en France une crise de la valeur travail, elle n’est pas celle que l’on croit. Il n’y a pas de disparition du désir de travailler. Contrairement aux idées reçues, les Français accordent plutôt plus d’importance au travail que la plupart des Européens, et ils sont parmi les premiers à enseigner à leurs enfants à travailler dur. (…) S’il y a d’un côté un désir de travailler, et de l’autre une volonté d’entreprendre, comment se fait-il qu’il y ait une crise du travail ? Que l’on interroge les patrons ou les ouvriers, les managers ou les employés, on arrive au même constat : la France est le pays développé où la part des gens satisfaits de leur travail est la plus faible. »
Ce point de vue m’avait tellement frappé que je m’y suis référé longuement dans un livre, actuellement sous presse et qui sera disponible dans les prochaines semaines, «Causeries à bâtons rompus», où je m’interroge entre autres sur «le bonheur au travail».
Le livre de Thomas Philippon, "Le capitalisme d'héritiers, la crise française du travail", qui vient d’être publié donne cependant une toute autre ampleur à sa réflexion.

Contrairement à beaucoup d’essais qui ne fondent leurs affirmations que sur la conviction de leur auteur, Thomas Philippon applique une méthode statistique, comparative et historique de caractère scientifique à l’analyse de données et d’opinions, fournies par l’OCDE, le Global Competitiveness Report et le World Value Survey et regroupées, selon les cas, en un échantillon de 21 pays développés ou de 80 pays à niveaux de développement plus diversifiés.
Les constats qui en résultent et qu’il nous propose n’en ont que plus de force dans leur simplicité rigoureuse :
- «Les travailleurs français veulent travailler et les entrepreneurs veulent entreprendre».
- Les rigidités institutionnelles «n’expliquent au mieux qu’un huitième des variations du chômage entre les pays, et moins d’un tiers des variations des taux d’emploi».
- La «crise du travail en France» est «une crise non pas du désir individuel de travailler, mais de la capacité à travailler ensemble. En effet, la France est le pays développé où les relations de travail sont les plus mauvaises à la fois du point de vue des dirigeants d’entreprises et du point de vue des employés», la véritable «exception française» selon l’auteur.
- Or «statistiquement, la qualité des relations sociales dans l’entreprise explique 70% des variations de taux d’emploi entre les pays (…). C’est deux fois mieux qu’avec les variables institutionnelles classiques (taux de remplacement et durée des allocations chômage, taux d’imposition du travail, coûts de licenciements, etc.)».
Ainsi Thomas Philippon établit dans l’échantillon étudié que la France est le pays où, à la fois, la satisfaction des employés est la plus faible (Grèce exceptée), la coopération entre managers et employés la moins satisfaisante (sans exception) et le taux d’emploi parmi les plus médiocres (Grèce, Espagne et Italie font plus mal).
Cependant constater une corrélation ne suffit pas. Il faut aussi éclaircir le sens de la causalité. Thomas Philippon va le rechercher dans l’analyse historique. Et de fait, les éléments qu’il rassemble sur «la genèse des attitudes syndicales», sur le rôle du «paternalisme», sur «les limites du management familial», sur l’importance du «bureaucratisme» qui culmine avec la pratique des «parachutages» étatiques, confirment l’existence dans notre pays d’un «cercle vicieux» qui explique «la mauvaise qualité du dialogue social» et ses conséquences sur l’emploi.
Aujourd’hui, toutefois, Thomas Philippon constate , «le modèle bureaucratique est tombé en désuétude, au moins dans le secteur privé» et «le capitalisme familial, au contraire se porte bien». Si notre pays est à la fois celui où le capitalisme familial est encore le plus présent* et aussi celui où la coopération managers-employés est la moins satisfaisante, l’auteur n’en déduit pas pour autant un lien causal, ne serait-ce que parce que souvent, ce type d’actionnariat est davantage un facteur d’atténuation de l’hostilité des relations sociales que l’inverse. En revanche le capitalisme familial, s’il conduit au management héréditaire, ce qui n’est pas toujours le cas, peut contribuer, aux côtés du système de reproduction bureaucratique et étatique du management, à un rythme insuffisant de renouvellement des élites.
L’auteur met ensuite «en évidence les effets néfastes (de nos difficultés collectives à créer des conditions de travail constructives) au niveau des entreprises, puis sur le chômage et l’emploi et finalement sur le bien-être des individus et la richesse nationale», effets, selon lui, «de l’ordre de plusieurs points de PIB».
«Que faire ?» dès lors est la question essentielle. Mais Thomas Philippon m’en voudra-t-il de dire que la réponse qu’il lui donne dans son dernier chapitre nous laisse quelque peu sur notre faim, même si les pistes qu’il évoque sont raisonnables. Je préfère m’en tenir à ce propos qui figure dans sa conclusion : «La solution de nos problèmes n’est ni politique ni législative. Il ne faut certes pas négliger les réformes des institutions du marché du travail. Mais réformer sans s’attaquer aux raisons profondes du blocage est une démarche hasardeuse, car les sociétés humaines ont cette étrange qualité plastique qui les rend tout à la fois malléables et rigides, de sorte qu’on ne saurait longtemps empêcher les gens de faire ce qu’ils veulent, et qu’il est difficile de les amener à faire ce qu’ils ne veulent pas. On ne remettra pas durablement les Français au travail sans rendre le travail plus attractif et plus satisfaisant pour tous.»
Les 110 pages du livre de Thomas Philippon apportent une contribution importante, sinon décisive, au diagnostic de l’état de notre société et de notre économie et des pathologies qui les empêchent de progresser comme elles le devraient. Ce diagnostic des causes premières de notre défaut de performance est capital si l’on veut éviter de se tromper sur les politiques à mettre en œuvre.
Ce que nous démontre l’analyse de Thomas Philippon, c’est que la plupart des mesures juridiques ou financières, proposées, par les uns et par les autres, ne traitent pas l’essentiel : mettre fin, selon sa terminologie, à «l’exception française» que constitue notre incapacité à «travailler ensemble».

*Situation spécifique qui avait déjà été mise en évidence par Mairi Maclean, Charles Harvey and Jon Press dans un livre "Business Elites and Corporate Governance in France and the UK" que j’avais commenté sur ce blog en février 2006.

 





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11 juillet 2007 3 11 /07 /juillet /2007 17:12

Le Temps 


 Article du magazine Le Temps

«C'est de la folie de détruire la qualité de notre vie professionnelle pour satisfaire nos appétits de consommateurs»

 

Richard Layard, directeur du Centre for Economic Performance de la London School of Economics et membre de la Chambre des Lords, est un spécialiste du marché du travail et de l'inégalité. Il souligne la nécessité de prendre en considération le concept de bonheur dans l'analyse des résultats économiques d'une société.


Samedi 31 décembre 2005
Silio Boccanera, El Pais

 

Cette interview de l’économiste britannique Richard Layard, professeur à la London School of Economics, a été réalisée à Londres. Le sujet d’étude de Richard Layard est le bonheur, il est au centre de son ouvrage le plus récent «Happiness: Lessons from a New Science» qui traite ce thème d’un point de vue économique, en tant que mesure du bien-être dans la société, au même titre que le revenu, la croissance, le pouvoir d’achat et d’autres critères plus traditionnels.

Silio Boccanera: Dans votre livre «Happiness: Lessons from a New Science» vous utilisez une approche économique pour étudier le bonheur, un sujet habituellement réservé aux livres de développement personnel, aux magazines féminins ou au divan de l’analyste. Comment mesurez-vous le bonheur? Etes-vous capable d’une évaluation objective?

Richard Layard: «Evidemment que vous voulez sérieusement être riche, non? Cela ne rendra pas le monde plus productif ou plus heureux.» (DR)

Richard Layard:
Evidemment, on peut demander aux gens à quel point ils sont heureux. Cela s’est fait pendant des années. Mais demeurait toujours la question de savoir si leurs réponses se rapportaient à quelque chose de vraiment objectif. Cette situation a changé lors des quinze dernières années grâce aux neuroscientifiques qui ont réussi à détecter les régions du cerveau qui sont plus actives lorsqu’une personne est heureuse. Plus important encore, on peut comparer le bonheur entre les gens parce qu’on découvre que ceux qui affirment être plus heureux montrent aussi une activité plus importante dans cette partie du cerveau. On est donc en mesure de déclarer objectivement qu’il y a bonheur et on peut assez bien l’évaluer grâce à ce que les gens disent de leur degré de félicité.

Nous répétons tous ce vieux cliché: l’argent ne fait pas le bonheur. Quoi qu’il en soit, les spécialistes dans votre domaine, les économistes, tendent à mesurer le bonheur et le bien-être des sociétés à l’aune du pouvoir d’achat, du revenu par tête, de la richesse. Etes-vous en train de dire que cela n’est pas suffisant?
– Non, cela dépend, évidemment, du degré de pauvreté. Si vous êtes pauvre, une somme d’argent supplémentaire fera pour vous une grande différence. C’est ce que l’on voit dans les pays les plus pauvres: quand vous comparez les gens, le revenu a une grande influence sur leur bonheur tandis que, dans les pays riches, cette influence est modeste. Mais on constate aussi que les pays du tiers-monde sont moins heureux que ceux du premier parce qu’ils sont plus pauvres. Cela signifie que lorsque vous vivez en dessous du seuil de pauvreté, une amélioration conséquente de votre revenu vous rend plus heureux. Lorsque vous vous trouvez dans un pays plus riche, c’est davantage votre revenu relatif qui affecte votre bonheur.

Les personnes les plus heureuses dans le monde, selon les études mentionnées dans votre livre, sont les Scandinaves. Regardons cela du point de vue économique. Les Scandinaves sont, en moyenne, plus riches. Mais ils vivent aussi dans des sociétés plus égalitaires, sans extrêmes dans les revenus. Quelle est la pertinence de cet élément de qualité dans l’évaluation du bonheur?
– Je crois qu’il est important. Lorsque vous prenez les pays du premier monde, les pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord, il y a un éventail très large de revenus. Mais dans ces pays, il n’y a aucun rapport entre le bonheur moyen du pays et le revenu moyen. Mais toutes sortes de facteurs entrent en ligne de compte. La qualité des relations humaines, nous le savons, est le facteur le plus important dans tous les pays. Et les pays qui ont la philosophie la plus égalitaire, une philosophie de plus grande confiance entre les êtres, comme c’est le cas en Scandinavie, sont les plus heureux. Je ne sais pas si vous connaissez le test du portefeuille et d’autres tests demandant si la plupart des gens sont dignes de confiance? C’est une question qui a été posée dans le monde entier et les réponses vont de 64% de gens répondant oui en Norvège et 5% au Brésil. Donc ces pays scandinaves ont un niveau de confiance très élevé et cela a été vérifié par le test du portefeuille: des chercheurs se promènent et laissent des portefeuilles traîner dans la rue avec une adresse à l’intérieur. Dans les pays scandinaves, tous les portefeuilles ont été renvoyés. Tandis qu’en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ou en Amérique latine, ils n’ont pas été renvoyés.

Lorsque vous parlez des Scandinaves, ce qui frappe également, au niveau économique, c’est la fiscalité. Les impôts vous semblent un élément important dans la recherche du bonheur d’une société. Comment cela est-il possible?
– Le point particulier que je voulais souligner, évidemment, c’est que les impôts sont toujours critiqués parce qu’ils font travailler les gens moins dur qu’ils ne le feraient autrement. Or je me demande si c’est vraiment une mauvaise chose: il existe déjà tant d’incitations à travailler de façon peu productrice de bonheur supplémentaire. Si chacun travaille pour dépasser l’autre, pour avoir un revenu supérieur à tous les autres, il est évidemment impossible pour chacun de dépasser tout le monde ou d’avoir un revenu supérieur à tous les autres. Les impôts, en diminuant les bénéfices de ce genre d’efforts, remplissent en réalité une fonction utile dans la préservation d’un équilibre entre la vie et le travail. Je dis donc que c’est un facteur de plus qui nous aide à comprendre pourquoi les pays scandinaves sont effectivement assez heureux.

Vous écrivez que les gens des pays riches, spécialement à New York, se livrent à une compétition acharnée pour l’argent et que cette course, qui laisse peu de place aux loisirs, est une raison essentielle du malheur. Quelle est l’importance du temps libre dans le bonheur des gens?
– Le temps libre est important. Les résultats des recherches montrent que l’un des facteurs qui affecte le bonheur d’une personne est le revenu relatif. Je parle des pays du premier monde. Mais ce qui revient toujours ce sont la famille, les amis et les relations personnelles, puis la qualité des relations professionnelles et la qualité des relations avec la communauté. Je dirais que nous ne devrions pas sous-estimer la valeur du travail comme moyen pour les gens de se sentir engagés socialement, reconnus et capables de contribuer au bien-être des autres. Bien sûr, les loisirs avec les amis sont fondamentaux, mais on a constaté que l’appartenance à de grandes organisations, les activités politiques et sociales, le soutien à des groupes ethniques, etc. étaient également des facteurs essentiels. A mon avis, le danger qui guette le monde entier, c’est le message typique de l’école de commerce américaine: si vous voulez sérieusement être riche, voilà ce que vous devez faire. Evidemment que vous voulez sérieusement être riche, non? Cela ne rendra pas le monde plus productif ou plus heureux.

Ce qui nous amène à l’autre extrême. Prenons la France, par exemple, et sa semaine de 35 heures. Vous dites que c’est bénéfique pour les gens parce qu’ils disposent de plus de temps libre, même si cela affecte l’efficacité et la productivité économiques?
– Je n’ai jamais approuvé les 35 heures parce que les gens sont très différents dans leur appréciation du travail. Par exemple, si quelqu’un adore son travail, c’est un peu bête de dire qu’il ne peut pas travailler plus de 35 heures. Et si quelqu’un a beaucoup d’enfants et a besoin de gagner plus d’argent pour subvenir à leurs besoins, c’est aussi un peu bête. Donc je suis en faveur de mesures qui contribuent à réduire la compétition acharnée et à diminuer la tendance des gens à trop travailler, mais je suis contre des réglementations comme moyen d’y parvenir.

Comme vous abordez ces sujets en tant qu’économiste, avez-vous vu des signes qui tendraient à prouver que les gens renoncent à la compétition effrénée parce qu’ils préfèrent gagner moins mais avoir davantage de temps libre?
– Je ne crois pas qu’il y ait eu un renversement de tendance. J’espère qu’il y en aura un. Bien sûr, vous trouverez toujours des personnes qui vont lever le pied, mais aussi toujours d’autres qui vont accélérer. Je crois que la tendance générale est le matraquage intellectuel du businessman américain qui change encore le monde dans cette direction. Je crois qu’il y a une certaine confusion car il est évident que les gens travaillent plus dur, plus intensément, qu’ils doivent remplir davantage d’objectifs, que leur salaire est en relation avec leurs performances et qu’il y a une bonne chance pour qu’ils réalisent un meilleur produit pour le consommateur. Mais, évidemment, le consommateur est la même personne que le producteur et c’est de la folie de détruire la qualité de notre vie professionnelle pour satisfaire nos appétits de consommateurs. Nous devons trouver un équilibre entre notre côté consommateur et notre côté producteur.

Dans ce sens, pensez-vous que le rôle des gouvernements soit d’adopter des mesures pour améliorer notre bonheur?
– Oui, absolument. Nous avons choisi d’avoir des gouvernements, nous avons choisi d’avoir des policiers dans les rues parce que cela nous procure une vie plus heureuse. Il n’y a rien de nouveau dans l’idée que le but d’un gouvernement est de produire une vie harmonieuse. Et, bien sûr, c’était l’idée essentielle des Lumières au XVIIIe siècle, et elle a permis l’éclosion de nombreux progrès sociaux dans les siècles qui ont suivi. Je crois que l’on a perdu cela de vue dans la période d’après-guerre. Il y avait beaucoup de scepticisme sur la possibilité de mesurer le bonheur et sur son existence même. Et d’un autre côté, il y avait une tendance à dire, bon, puisque nous ne pouvons pas sérieusement penser au bonheur, pourquoi ne penserions-nous pas plutôt au PIB (produit intérieur brut) et le PIB est devenu l’objectif. Je crois qu’il est vraiment navrant de voir ces dirigeants de nations être en compétition pour savoir qui a le plus gros PIB par tête. Ils feraient mieux de se concurrencer pour savoir qui a le pays le plus heureux.

Vous avez mentionné les impôts comme une mesure qu’un gouvernement peut adopter pour améliorer le bien-être d’une population. Quels autres instruments les gouvernements utilisent-ils à cette fin?
– Il y a bien sûr les services sociaux. Si les gouvernements considéraient vraiment le bonheur comme leur objectif explicite, plutôt que moitié-moitié comme c’est le cas aujourd’hui, que feraient-ils différemment? C’est la question à laquelle j’ai tenté de répondre dans mon livre. J’ai pensé que la question la plus évidente est la suivante: qui sont les gens les plus malheureux dans la société? Dans mon pays, comme dans les pays européens et d’Amérique du Nord, il n’y a aucun doute que les plus malheureux sont les malades mentaux et ils sont un certain nombre: jusqu’à une personne sur six dans la population des pays les plus développés souffre de maladie mentale. On pourrait donc en déduire que cela devient un sujet politique important, mais ce n’est pas le cas parce que les gens ont honte. C’est l’exemple d’un thème auquel un politicien donnerait une plus grande priorité s’il essayait de se préoccuper du bonheur.

Et l’éducation serait-elle également un facteur?
– Je crois que l’individualisme a considérablement augmenté lorsque la religion et le socialisme ont décliné et je ne souhaite pas le retour au collectivisme. Nous avons vu les conséquences épouvantables du communisme sur le bonheur humain, c’est bien documenté. Je crois au principe des Lumières selon lequel une société devrait produire le plus de bonheur possible pour ses citoyens et l’individu, dès l’enfance, essayer de produire le plus de bonheur possible dans le monde. Cela devrait être le principe de base pour le XXIe siècle et je crois qu’il peut être enseigné dans les écoles.

Dans certains pays en voie de développement, on trouve souvent des gens qui sourient, qui sont de bonne humeur, malgré leur pauvreté. Ils disent souvent: nous sommes pauvres, mais nous sommes heureux. Dans le même temps, dans les pays riches, on voit souvent des gens sombres et tristes. Comment comprenez-vous cette différence?
– Dans chaque population, la répartition du bonheur est immensément inégale. Cela signifie qu’il y a beaucoup de gens, y compris des gens pauvres, qui sont plus heureux dans d’autres pays qu’en Grande-Bretagne. Mais, en moyenne, les gens sont plus heureux en Grande-Bretagne que dans les pays du Tiers-Monde à cause de la grande pauvreté qui y règne. Donc il ne faut pas minimiser la pauvreté. Mais je suis sûr que le tempérament et l’attitude d’une personne à l’égard de sa situation sont aussi importants que la situation elle-même, et que cela a un rapport avec l’éducation. Je pense que les gens peuvent être instruits et adapter leurs propres sentiments de telle façon à accorder moins d’attention aux côtés négatifs de leur situation et davantage aux côtés positifs, et ainsi développer leurs forces. C’est un mouvement appelé Pensée Positive. Et j’estime qu’il est très important. Encourager les gens à regarder le bon côté des choses, à l’utiliser dans leur propre intérêt et pour produire davantage de bien-être pour les autres.

Vous êtes sans doute conscient qu’il y a beaucoup de gens pauvres. Et si l’on prend l’ensemble du monde, une quantité de personnes absolument gigantesque se trouve dans cette catégorie. Ils regardent les gens riches et pensent que c’est un luxe d’être malheureux quand on est riche. Comment voyez-vous cela?
– Les gens riches et malheureux pourraient assez facilement, s’ils avaient une nature et une attitude plus positive, faire quelque chose de mieux de leur vie. Je crois que c’est vrai, je crois que cela peut être, par exemple, un assez grand malheur d’hériter d’une grande fortune, de ne pas avoir à travailler et donc de ne pas se sentir utile. Je crois qu’il faut plaindre toute personne malheureuse, quelle que soit sa situation. Mais nous devrions aussi dire à toute personne malheureuse: «suis une thérapie cognitive comportementale qui t’apprendra une ou deux choses sur la façon de ne pas te concentrer uniquement sur tous les malheurs auxquels tu peux penser; toi-même, ton image de toi-même, les défauts de ton partenaire. Pense aux côtés positifs de ta personnalité, puis décide de les utiliser à ton profit et au profit des autres.» Cela est valable que l’on vive dans un bidonville ou à Mayfair.

Dans votre livre, vous mentionnez les Sept Grand Facteurs qui influencent le bonheur. Par ordre d’importance: les relations familiales, la situation financière, le travail, la communauté et les amis, la santé, la liberté individuelle et les valeurs personnelles. L’argent arrive en deuxième position, après la famille. C’est tout de même un rang élevé.
– Vous voyez, l’argent occupe cette position mais il faut se demander pourquoi. Une des raisons que j’ai déjà mentionnée est que les gens essaient de dépasser les autres, ils sont donc intéressés à comparer leurs revenus avec celui des autres. Mais cela ne signifie pas que si nous voulions rendre la société plus heureuse, nous donnerions à chacun davantage d’argent, car si tout le monde était au même niveau, personne ne progresserait et personne ne serait plus heureux grâce à l’obtention de davantage d’argent. C’est une chose, mais, à mon sens, l’autre raison qui explique la si grande importance de l’argent est que les gens ont des problèmes financiers parce qu’ils se mettent des obligations sur le dos (notamment des emprunts) presque jusqu’à la limite de ce qu’ils peuvent se permettre. Je vais vous expliquer un phénomène impressionnant que j’ai constaté: si vous demandez aux gens s’ils sont satisfaits de leur situation financière, particulièrement aux Etats-Unis, il y en a moins qui répondent par l’affirmative aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Pourtant, en valeur réelle, ils sont deux à trois fois plus riches qu’il y a un demi-siècle. Leurs soucis d’argent sont incontestables, mais stupidement dus au fait que ces personnes se conforment à un monde à l’abondance infiniment plus grande, alors qu’elles pourraient être tranquilles si elles n’étaient pas excessivement endettées. Il faut consacrer le temps, l’énergie et les efforts nécessaires à tirer avantage des choses qui peuvent procurer plus de bien-être. Une des raisons pour lesquelles l’argent n’en est pas une c’est que les gens s’y habituent. Et que disent les psychologues? Qu’il faut essayer de chercher des sources de bonheur dans notre vie – on devrait avoir beaucoup d’amis, il n’est pas nécessaire d’avoir de plus en plus d’amis; de la même façon, si on a beaucoup d’argent, il n’est pas nécessaire d’avoir de plus en plus d’argent.

La société est de plus en plus riche, notamment en Europe occidentale et en Amérique du Nord, et pourtant ces pays, bien que beaucoup plus riches qu’avant, disent qu’ils ne sont pas plus heureux.
– Exactement.

Parlons maintenant du «facteur envie». On constate souvent qu’une personne, quelles que soient ses possessions, n’est pas heureuse si son voisin possède davantage. Et ce voisin métaphorique peut être, de nos jours, des célébrités dans les médias, le style de vie vanté dans les spots télévisés, etc. Cela crée de l’amertume et du ressentiment.
– La télévision a créé de nombreuses difficultés dans nos sociétés et en créera encore bien d’autres. Voir le salon d’un millionnaire vous fait vous sentir plus pauvre. Plus vous regardez la télévision, plus vous vous sentez pauvre. Je suis persuadé que les publicités sont le problème principal, mais également certaines émissions montrant des gens au style de vie très opulent. Les spots publicitaires spécialement destinés aux enfants sont vraiment dommageables et les Scandinaves l’ont compris. Ce n’est pas une bonne chose pour des enfants de moins de 12 ans de s’entendre dire «voilà ce dont tu as besoin», car ils harcèlent leurs parents pour l’obtenir et leurs parents ont le sentiment de ne pas les traiter correctement s’ils ne leur achètent pas. C’est pourquoi les Scandinaves ont banni les publicités pour enfants de moins de 12 ans et je crois que c’est le genre de choses auxquelles nous devrions sérieusement songer.

On dit parfois que le bonheur mène à la suffisance et à la paresse, tandis que le malheur crée un mécontentement qui pousse à l’initiative, à la production, à la créativité. Vous êtes d’accord avec cela?
– Pas vraiment, non. La plupart des études psychologiques montrent que les gens les plus heureux sont les plus créatifs. Mais il y a toujours des contre-exemples. Vous trouvez un taux très élevé de créativité parmi les peintres et les écrivains maniaco-dépressifs. Il existe une étude très intéressante qui montre que ce n’est peut-être pas parce qu’ils sont malheureux, mais parce qu’ils ont des gènes qui, dans certaines circonstances, stimulent la créativité.

C’est peut-être une question qui s’adresserait davantage à un psychologue qu’à un économiste, mais puisque c’est votre sujet d’étude: individuellement, pouvons-nous programmer nos vies de façon à augmenter notre niveau de bonheur?
– Nous pouvons réfléchir à la façon dont nous occupons notre temps. Cela peut nous conduire vers un mieux. A mon avis, ce qui fera la différence en matière de bonheur, en tout cas dans le premier monde, c’est lorsque les gens auront acquis les compétences personnelles pour potentialiser leurs côtés positifs et pour relier ces côtés positifs avec ceux des autres êtres humains. Encore une fois, on accorde souvent trop d’importance aux aspects négatifs des autres personnes et aux nôtres. Si le genre humain pouvait détourner son attention des aspects négatifs, cela serait capital. Ce sont de vieilles idées, mais on devrait plutôt voir le verre à moitié plein qu’à moitié vide. Et, dans une certaine mesure, ces idées sont évidemment une partie de la religion traditionnelle: il faut être reconnaissant pour ce que l’on a, etc. Maintenant que la philosophie individualiste s’impose de plus en plus, il y a une tendance grandissante à estimer que nous avons droit à ceci, que nous avons droit à cela, et nous aurons donc toujours plus l’impression que le monde n’est pas à la hauteur de nos espérances. Tant que nous ne parviendrons pas à transformer la question essentielle de «ai-je bien ce à quoi j’ai droit?» en «quelle peut être ma contribution au monde?», nous ne trouverons pas que le monde est un lieu plus heureux.

Cela a été une préoccupation des psychologues, mais vous dites que les économistes doivent se préoccuper de cette question générale.
– Je crois que l’économie est de loin le meilleur cadre pour réfléchir à des choix politiques. Il faut comparer le coût et le bénéfice de différentes alternatives. Les économistes ont eu une vision beaucoup trop étroite de ce qui rend les gens heureux et ils ont eu tendance, à cause de ce qu’ils en savaient, à se concentrer sur l’argent comme source de bonheur, à se demander, s’il y avait un problème, comment modifier les motivations financières. Plutôt que d’essayer de chercher d’autres satisfactions plus importantes pour les gens, comme le sentiment que leur travail vaut la peine, qu’ils contribuent à la vie des autres, etc. etc. Je ne crois pas que l’on puisse avoir une société dans laquelle on fait des choix juste par motivation financière ou par peur, il faut une société motivée par un sens de la générosité et de l’engagement à faire du bien aux autres, que ce soit en effectuant du bon travail ou autre chose. Il existe un réel danger qu’un certain type de pensée économique, particulièrement répandue, devienne la culture économique mondiale, cette culture me ferait peur. Nous avons besoin d’un bon équilibre entre les calculs réalistes des économistes et des comptables et la nécessité de sentir qu’ils sont généreux et que leur contribution vient aussi du coeur.

Traduction: Pilar Salgado
© El País                                                                          

 

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9 juillet 2007 1 09 /07 /juillet /2007 17:15

Achille et Don Quichotte sont, Dieu merci, assez connus, pour que nous nous dispensions de lire Homère et Cervantès - Jules Renard

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Pourquoi me bouge je ?

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et laissent faire

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Le Dossier de Monsieur K

 

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Le Film de l'immigration

  25839 71896

Un film de 40 minutes pour deux siècles d’immigration en France. 

 

Source :

Cité nationale de l'histoire de l'immigration

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