Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 20:22

 

 

LA TROISIEME MI TEMPS - 2

 

A l'approche du Stade d'Hèspérances une clameur matutinale atteignit de plein fouet la fine ouïe du Marquis qui restait sur sa faim de rencontres noctambules. 

- De qui sont ces sons Nicéphore ?

Nicéphore donna un léger coup de coude dans la cale de bois de rose - une fâcheuse erreur de choix dans les matériaux avait dit le Marquis au concessionnaire automobile - qui maintient le vitrail de sa portière hermétiquement clos. La pièce de bois tourna sur son axe central comme une hélice et épousa en juste noce la gaine horizontale dudit vitrail qui, quant à lui se contenta de glisser en cascade successive dans la glissière précitée présentée.

 - J'y distingue assez clairement de la corne de brume, Sir.

- Qu'entends-tu d'autre en clair dans la brume, Cornegidouille ?

- C'est du clairon en clair que j'entends Cornegidouille, dans la brume, Marquis.

- C'est le Mondial des Vents... Nicéphore! Approche pour voir.

- A gauche, ou à droite Marquis, c'est comme vous voulez.

- Apprends que c'est une question qu'on ne pose jamais à un homme politique. Il y a des mots tabous Nicéphore. C'est selon.

- Alors on tournera à droite, mais il faudra monter un raidillon jusqu'à la Maison des Syndicats.

- Et après ?

- On descend en pente douce jusqu'à la croisée des chemins. Tranquille.

- Et par l'itinéraire de gauche ?

-  Je ne l'ai jamais emprunté Marquis.

- Dieu t'en a préservé , j'imagine. Mais que t'en t'a-t-on dit ?

- Ce que tante en a dit qui le fait chaque jour en vélocipède, c'est que ça descend jusqu'à la Piscine Municipale et qu'en prenant au bon moment le virage à droite qui évite d'aller droit dans le mur, avec un bon coup de jarret en bas de la petite côte, on la remonte en ramant d'un coup sec jusqu'à la croisée des deux chemins.

- Combien de temps faut-il par la droite et par la gauche ?

- Par la gauche, je suppose que ça doit être un peu plus long mais c'est plus joli et on ne voit pas le temps passer.

- Je ne vois pas les différences entre les deux itinéraires, Nicéphore.

- Mais il n'y en pas Marquis, puisque dans tous les cas de figure on descend jusqu'au fond de l'Impasse du Stade. Seulement, dans un cas la route est monotone et on s'ennuie ; dans l'autre c'est l'aventure dans un paysage de rêve, on s'amuse, et tout le monde est content !

- Alors fais attention à ta figure comme tu dis, et à ce que tu vas dire. Et pourquoi t'as jamais pris l'itinéraire de gauche, Nicéphore, hein ?

- Ben, Monsieur le Marquis, si vous croyez que j'ai le temps de m'amuser moi !

- Vas par la droite. Il n'y a pas de vent favorable à celui qui ne sait où il va. Sénèque.

- Oui Marquis c'est net, acquiesça l'automédon. 

Pendant que nos deux compères devisaient ainsi, le Grand Char d'Apollon avait commencé à s'élever au-dessus de l'horizon, baignant dans une lumière pourpre les vallons nimbés de fraîche rosée, les tendres prairies qui s'étendaient à perte de vue autour de Thébeauville, et les champs où perçaient déjà à travers les riches limons, les fruits des prochaines récoltes.  

Nicéphore descendit les marches de la limousine et souffla les bougies des photophores de la calandre avant, en se rappelant avec nostalgie l'heureux temps où il exerçait le noble métier - aujourd'hui disparu pour des raisons dont l'évocation serait ici hors sujet - , de lampiste à la  S.T. F.

Il agrippa l'échelle à deux mains et d'un coup de reins énergique parvint à atteindre la troisième marche de sa cabine de pilotage. 

Les huit chevaux de la GALATEE série IV tournèrent à droite et avalèrent les quelques dizaines de newdécapieds qui séparaient le Marquis de l'agitation qui régnait autour du stade. 

- C'est un véritable champ de bataille Monsieur le Marquis !

Le Marquis écarta de l'index le rideau de velours qui l'isolait des regards indiscrets pour constater l'état de la chose. Mais la couche de noir de fumée aurait empêché quiconque d'accéder à une vision optimum.

- On a gagné, on a gagné ! hurla l'un des fêtards en passant une tête rouge et tuméfiée par la fenêtre de la portière du postillon, tandis que ses camarades de combat solidaires, le soutenaient en poussant sur ses énormes fesses pour le préserver d'une chute définitive de l'échelle de GALATEE.

 - Moi aussi ! Moi aussi ! s'écria le Marquis en sautillant hystériquement sur son siège pour se faire entendre par la populace éméchée.

Mais l'homme, sans doute au bout de ses forces, lâcha prise, non sans vomir une acide fusée de vinasse rougeâtre sur le dossier du fauteuil capitonné bleu parme du chauffeur. 

Le Marquis fit glisser la vitre qui le séparait de Nicéphore et ouvrit son vitrail droit. 

Nicéphore essuya sommairement les traces de la beuverie avec la première page du dernier numéro du journal de campagne du Marquis. 

La fête battait son plein. Ce n'était que chants paillards, rires tonitruants et gorges déployées, trilles de rots gras forte au refrain précédant des couplets de rondes flatulentes mezzo voce, plaisanteries grivoises de soudards et graveleuses altercations suivies de bourrades et d'embrassades viriles d'hommes vacillants, accrochés par wagons de deux, ou en trains de monômes évoluant sur la prairie en d'erratiques sinusoïdes. 

Partout autour du véhicule de la Gouvernance locale s'étalaient : banderoles abandonnées, pancartes brisées, cadavres de bouteilles et soûlards étendus sur le pré, ventre à l'air et bras en croix en un ultime hommage à Dyonisos. Dans la guinguette, au coeur de la bacchanale, parmi les tables retournées et les chaises renversées, au milieu de ces hommes avachis qui s'affalaient sur le zinc ou s'effondraient sur les bancs, la danse du canard interprétée par les danseurs eux-mêmes, en choeur avec les musiciens de l'orchestre rescapés du naufrage, s'essayait à contourner tant bien que mal les divers éléments et accessoires de ce carnavalesque décor de fin du monde. 

Nicéphore de FOUANCE attendit que le groupe s'éloigne de quelques pas à la recherche d'une nouvelle rencontre du quatrième type.

- Il vont finir par tomber dans la Veine ! s'exclama le chauffeur dans le gueuloir qui transmettait sa voix dans l'appartement mobile du Marquis.

Après un long moment de silence le Marquis dit calmement d'une voix grave et déterminée :

 - Fais-moi penser à faire installer une palissade aux couleurs de la cité.

Nicéphore comprit alors qu'il était temps de rentrer rue de la Comédie et se contenta d'un... :

- Direction : Villa Thalie !Thaaliie !

- File ! confirma le Marquis d'une voix étranglée. 

Dix minutes plus tard la lourde limousine franchit le portail de la propriété et s'engagea sur l'allée de pavés joints au mortier sec.

- C'était une belle journée Monseigneur !

- Ne parle jamais au passé Nicéphore, ça porte la poisse ; seuls le présent et l'avenir m'importent.

- Vous voulez dire qu'il ne faut jamais regarder dans le rétroviseur, Sire.

- Jamais.

- Et si l'histoire nous rattrape Sire, que faire alors ?

- Cours plus vite crétin. De toute façon il n'y a plus d'histoire.

- Mais pourquoi dit-on qu'il y en a qui continuent à courir quand il n'y a plus de haie à sauter ?

- C'est l'effet induit par la puissance.

- L'effet quoi ?

- Tais-toi et conduis, tu penseras demain. Et ne m'appelles plus Sire. Continue à m'appeler Marquis ça sera plus simple.

- C'est comme tu veux Marquis.

- Je te dis tu, tu me dis vous, je n'ai pas gardé les cochons avec toi que je sache. Alors : respect, s'il te plaît, et dors bien.

- Puis-je m'autoriser à demander à Sa Glorieuse et Sublime Eminence SGDG ,à quelle heure elle entend être conduite demain à sa réception de la Sous-Préfecture ?

- Elle est avancée à 11 heures...

- Je serai là à moins le quart de onze heures. Alors à demain Monsieur le Marquis.

- Elle est avancée à 11 heures ce matin, la réception. Si tu savais écouter au lieu d'entendre, tu m'aurais compris, imbécile. 

GALATEE IVs'arrêta en glissant avec douceur comme un navire courant sur son erre sous le auvent de la grande porte d'entrée, dont les formes prémonitoires annonçaient déjà l'art nouveau.

- Alors bonne matinée Monsieur le Marquis.

- Marquis suffit, on a dit.

 

J’ai dit

Plume Solidaire

 STF : Sociétéete dDes Transports Ferroviaires

 GALATEE série IV : 8 chevaux /10 sabots à pompe, série IV. Modèle de carrosse officiel national républicain

 newdécapied : nouvelle mesure de distance recommandée par une directive de la Fédération des Etats, correspondant grosso modo à l'ancienne mesure du pied humain (0,50m), à l'époque où les masses vivaient en grande pompe sur un même pied d’égalité.

 wagons : voiture

 Muse de la Comédie

Repost 0
12 août 2010 4 12 /08 /août /2010 17:00

       

J’ai écrit ce texte entre 1995 et 2000. 

« L’année du crocodile, chronique divertissante d'une ville de banlieue » est une succession de tableaux de la vie à Thébeauville, caractérisée par l’abondance de ses populations d'origines étrangères et la diversité de  leurs cultures. 

La ville va connaître un bouleversement politique après la défaite des Rospoints et l’arrivée à la Mairie du Marquis de la Rupée. 

La chronique est construite autour de trois moments : avant, pendant et après la campagne électorale. 

L’ensemble de la période est vue à travers le regard de Victorem, Directeur des Fêtes et des Divertissements ; acteur et témoin de cette restauration bonapartiste locale. 

J’ai dit

       

LA TROISIEME MI TEMPS - 1

 L e Marquis attendit que les derniers flonflons des Ailes d'Espérances se turent, et que la ronde des convives tous aussi peu avares les uns que les autres de compliments sur la réussite de cette Soirée de la Victoire dont ils garderont le souvenir jusqu'à leur mise en bière, fut terminée. 

Camille SOUFFLETTE prit le temps de ranger soigneusement sa baguette dans sa boîte de voyage [1], et se présenta après le départ du dernier invité après maints tours et détours autour du futur homme d'Etat. 

Le nouveau Bourgmestre écouta - oreille distante, sourire figé - les propos componctieux et les rodomontades retraçant les grands moments de la brillante carrière musicale du chef d'harmonie locale - qui, en un mot comme en cent se tenait à sa disposition pour créer avec lui la Grande Batterie Philharmonique d'Espérances dont il rêvait depuis son premier cours de solfège, qui le comblerait à l'approche d'une retraite certaine, et dont il formulait le voeu qu'elle puisse honorer à l'avenir toutes les cérémonies officielles, réceptions protocolaires et réunions publiques ; promettant même deux hérauts annonçant la venue du Marquis dans les réunions de quartier à Babel Ouest, si l'occasion s'en faisait sentir. 

Puis il saisit la main du Marquis et la serra longuement, très longuement, en ondulations chaleureuses, puis en spasmes secs et affectueux -  lui tenant l'avant-bras de la main gauche.- ; affirmant que toute la famille avait voté pour lui comme un seul homme dès le premier tour ; qu'il était convaincu que l'Art avec un grand A doit servir ceux qui servent le peuple, et qui savent s'en servir à bon escient ; qu'un bon Bourgmestre comme lui avait tout à gagner de leur fructueuse collaboration ; et que pour finir il comptait sur lui pour que la musique retrouve enfin la place, seulement la place mais toute la place qu'elle avait perdue dans la vie thébeauviloise. 

Au vestiaire, l'Hôtesse en Chef venait de tendre la dernière canne et le dernier chapeau melon au Premier Echevin qui à présent quittait le Grand Pavillon de la Foire ; les équipes de nettoyage en bleus de travail, armées de balais de paille de riz tournoyaient déjà autour du bar dans une lente approche circulaire jusqu'au moment choisi pour fondre sur leur proie. 

Le Marquis voulait en finir avec les mondanités. Il héla son majordome, le somma d'aller réveiller son postillon, et le prévenir qu'il avance le cabriolet municipal pour qu'il puisse enfin regagner son hôtel particulier. 

Il s'élança d'un pas alerte à travers l'immense salle à l'architecture résolument polyvalente vers le vestiaire où l'accorte hôtesse anticipant la demande, rassembla avec empressement ses effets personnels, les plia avec attention et les lui remit dans un geste plein de grâce, sourire avenant à l'appui. Puis il se dirigea vers la sortie, et s'engouffra dans le cabriolet aux vitres teintée au noir de fumée de feu de camp. Nicéphore de FOUANCE referma la porte blindée à l'épreuve des cailloux, regagna sa cabine de pilotage et appuya sur le champignon. La lourde limousine s'ébranla, contourna le bâtiment par le midi, traversa le parc aux arbres séculaires et indifférents aux crissements des chenilles sur les graviers, et s'engagea sur le Cours des Colonies. 

C'est à cet instant précis que surgit une bande de jeunes en goguette qui chantaient des airs ruraux en faisant crépiter des pétards en rafales, et en gambillant de gauche et de droite autour d'un interminable Dragon rouge et jaune, féerique mille pattes qui serpentait au beau milieu de la chaussée. 

- Nicéphore arrête toi, que j'invite ces gens qui fêtent encore ma victoire à l'heure où Phaebus nous adresse ses premiers dards. Je voudrais partager le verre de la Fraternité avec eux, qui transportent ma gloire vers le Levant. 

- Mais Sire ils ne fêtent pas votre venue ; c'est le Nouvel  An chinois ! 

- Ne trouves-tu pas étrange Nicéphore, que des étrangers nous donnent du folklore quand nous n'en demandons pas ; et troublent la sérénité du sommeil du peuple à l'aube d'une ère nouvelle ? Poursuis notre route et fais-moi penser à déposer une Loi pour harmoniser ce nouvel an avec le nôtre. 

Mais un peu plus loin, au carrefour des boulevards de l'Europe et du Moyen Orient l'honorable équipage croisa un second attroupement qui se mit à faire la farandole autour du chariot républicain en frappant sur des bendirs tandis que les jeunes femmes criaient des youyous aigus et joyeux en faisant tourner leur ventre. 

- Arrête-toi Nicéphore, je voudrais à l'unisson chanter avec eux ce grand jour de Liberté. 

- Mais Sire ce sont des chants du Nord de l'Atlas ! 

- Ecoute la mélopée qui célèbre la République dans tous les dialectes du monde, Nicéphore. Dis-leur  qui je suis et que je veux les inviter à prendre avec moi le premier café-croissant-beurre de ma gouvernance. 

- Sire, ce sont des morisques immigrés, et ceux-là chantent en arabe !

- Qu'importe la Chine et l'Arabie pourvu qu'ils boivent notre vin et nous laissent nos femmes !

 

- Monseigneur, vous ne savez donc pas que c'est le Ramadan ; ils ne mangent qu'entre le coucher et le lever du soleil , et font la fête toute la nuit !

- Alors passons notre chemin, Nicéphore. C'est le monde à l'envers. Nous leur avons ouvert grand le bras généreux de l'Occident ; nous les élevons depuis des dizaines et des dizaines de lustres et des générations pour leur faire oublier leurs lointaines origines et leurs manières primitives. Les ingrats ! Qui leur rappellera les déserts où leurs mères les a mis bas sous la tente, les montagnes arides où un arpent de terre caillouteuse devait nourrir la tribu ; les vastes étendues d'herbes sèches où leurs maigres bêtes quêtaient leur pitance ? Qu'avons-nous de commun avec des gens qui s'interdisent en pareille circonstance de prendre un p'tit noir et du beurre avec un blanc au lever du jour ? Mais dis-moi un peu, comment tu sais tout cela toi, Nicéphore ? 

- Je ne les écoute pas Marquis, mais je les entends. Le bruit de leurs conversations entre dans mes oreilles et se grave dans ma mémoire sans que j'y sois pour quoi que ce soit. Je n'en pense rien, je n'ai rien à en dire, mais je sais. C'est tout.

 

- Alors change de tripot idiot ; il faut choisir ses fréquentations dans la vie ; ou tu finiras par préférer le thé à la menthe ou le saké au train où tu vas. Tu ne trouves pas qu'il était rigolo leur Dragon tout à l'heure ? Fais-moi penser à en faire mettre un dans le défilé de la Victoire l'an prochain, s'il te plaît.

 

- Vous ne trouvez pas que ce serait dommage de faire un Dragon alors que nous pourrions commencer par y mettre Gargantua, Gulliver, l'Ogre du Petit Poucet, Alice, le Père et la Mère Ubu, par exemples...

 

- Charité bien ordonnée commence par soi-même! C'est bien Nicéphore, tu as tout compris. Enlève le Dragon ; Alice fera l'affaire. Tu es un bon garçon , je te garde et que Dieu en fasse autant. Alice au pays des Merveilles, ça c'est un bon coup !



[1]  boîte de voyage (fly case) : magique parce que permettant un transport plus aisé, notamment par voies aérienne, routière et ferroviaire. Ce principe a été depuis, étendu à tous les instruments de l'orchestre à l'exception des orgues de Staline jugées dangereuses, des peu recommandables orgues de Barbarie, de l'orgue byzantin relevé sur l'obélisque de Théodosius (IVe siècle après J.-C.), et des orgues à tuyaux, principalement ceux qui sont installés dans un édifice religieux (église ou cathédrale par exemples). Il en est ainsi de l'orgue en  nid d'hirondelle construit pour l'abbaye d'Abondance en Savoie, et qui se trouve maintenant à l'église Notre-Dame de Valère, à Sion, Suisse, et de l'orgue du XVIIè siècle de la catedral nueva de Salamanque dont la décoration chargée ne peut souffrir un transport dont aucune Lloyd n'accepte au demeurant de couvrir le risque, quand bien même bon nombre des tuyaux du buffet ne sont-ils que décoratifs. Par contre, les harmoniums, les orgues positifs - une variété des orgues portatifs  du XVè siècle -, et certains orgues de chambre du XVIIIè siècle sont acceptés. 

Repost 0
11 août 2010 3 11 /08 /août /2010 17:00

 

 

 

LE SON DU PIPEAU AU FOND DU BOIS

  

 

L

 

e Marquis appliqua méthodiquement les recettes à succès de l’art électoral, les préceptes des grands dont il était le digne héritier, et les principes sur lesquels il s’appuyait en espérant qu’un jour ils finiraient bien par céder.

 

 

C'est ainsi que chaque matin il s’aimait à répéter sur un ton grandiloquent, apostrophant son miroir et brandissant le fin coupe-choux tranchant comme un couperet dont il se caressait les joues d’un geste ample et théâtral : « la pôolitique, comme disait TALLEYRAND, c’est une certaine façon d’agiter le peuple avant de s’en servir ! ». 

Son agenda se remplit de rendez-vous, de réunions, de consultations, de conférences, de réceptions à son domicile ; organisant minute par minute le compte à rebours qui le séparait des marches du Palais. 

Tout fut planifié merveilleusement jusqu’à la sauvegarde affectueuse des quelques heures hebdomadaires sacrées qu’il réservait à sa tendre épouse et à ses amours d’enfants en bas âge qui grandissent si vite qu’on n’a  pas le temps d’en profiter. 

Il s’adressa d’abord à la clientèle thébeauviloise du fonds de commerce jacobleu - aux 10% d’électeurs qui possédaient plus de la moitié du patrimoine local - et entonna les credo de l’initiative privée et de la liberté d’entreprise, emboucha les trompettes de la place du royaume dans le monde, de sa virile puissance de premier pays exportateur par habitant, fit entendre le chant des sirènes de la baisse des impôts et de la réduction des déficits publics, soutenus au rythme régulier du nioupistol fort et de la baisse des taux d’intérêt, nimbé au son des orgues mystiques d’une Europe conquérante accompagnant la marche nuptiale du travail pour tous. 

L’effet de levier fut immédiat. 

Les représentants consulaires s’enflammèrent. Les médecins, notaires, apothicaires, juristes et comptables ; les courtiers, les boursicoteurs, les patrons et les cadres si responsables rejoignirent ses rangs ; ainsi que les voyageurs de commerce qui connaissent si bien notre douce Hespérance profonde, les accédants à la propriété si préoccupés, les passionnés de sports mécaniques, de vitesse, de navigation côtière paisible, de voltige aérienne et de parachutage électoral, d’animaux de compagnies tellement fidèles, de voyages sous les tropiques, de césars et de trophées d’aventures, de liturgie, de Bible et de traversée de désert, les collectionneurs, turfistes et cruciverbistes du petit déjeuner, les amoureux de jeux de société et de danse de salon, les chasseurs, pêcheurs tant épris d’équilibres naturels, les peintres et bricoleurs du dimanche au génie ignoré, les experts et les spécialistes si pointus de tous acabits en pincèrent pour leur prophète. 

Quelques rombières chavirèrent pour le nouvel Adonis dont la voix ferme et timbrée les embarqua dans d’exotiques rêves d’alcôve. 

Parcourant les places et les rues, saluant chaleureusement les bouchers, les épiciers et les boulangers dans leurs échoppes, arpentant les marchés et embrassant les harengères embaumées d’iode, pénétrant même dans l’intérieur de quelques logements propres et bien pensants sous la bénédiction d’un Angélus de Millet cloué sur la tapisserie du salon dont le motif glorifiait la chasse à courre, assurant de sa présence généreuse un jamboree de la meute des louveteaux, déclamant ce qu'il appelait "son extrait préféré de Saint Zano De Gerberac" juché sur un tonneau de beaujolais au milieu du réfectoire de la maison de retraite :  

- « Ce sont les cadets de Casgogne,
Bretteurs et menteurs sans vergogne...
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
Sont leurs sobriquets les plus doux
De gloire leur âme est ivrogne!.. »


 Et la salle de se lever comme un seul homme pour entendre le doyen chauffé au blanc donner la répartie par un chevrotant «  Il est des nôôtres, il a bu son verre comme les autres... » repris à la volée par l’assemblée toute émoustillée. Puis portant un dernier toast avant la route à l’adresse du Marquis : 

- Marquis, je suis couvert de croix... 

- Comme les cimetières...commenta d’un ton espiègle une tricoteuse campée près de la cheminée au fond de la salle, en se tournant vers sa voisine qui ronflait le nez blotti entre ses énormes seins. 

- Marquis !.. hurla le vieux sur un ton péremptoire au milieu du brouhaha général. Mon grand-père qui avait fait la Grande Guerre disait toujours avant de déposer son bulletin dans l’urne « les grands hommes c’est comme les abcès, ça finit toujours par percer ! » 

- Mouais...rumina la tricoteuse, et notre curé au catéchisme nous disait aussi qu’il y a deux manières d’être malheureux : c’est de désirer ce qu’on n’a pas et d’avoir ce qu’on désirait[1]. Tu t’en souviens Augustine ? 

L'oreille collée dans l'orifice du pavillon de son appareil de radiodiffusion sonore, le directeur de campagne du Marquis se délectait au goutte à goutte quotidien des saillies du Marquis et des contre-attaques de ses adversaires. Pour lui la politique c'était Capulet contre Montague, huguenots contre papistes, la Jave de Rutin contre la Jux de Sterdam, lucarne contre soupirail, bicyclette contre galipette. 

Le soir du verdict approchait ; il fallait déjà organiser les fêtes de la victoire. Il prit contact avec Les Ailes d'Espérance , un ensemble musical subventionné par le Conseil Communal. Le chef Camille Soufflette, qui connaissait son affaire en matière de vent, avait prudemment anticipé sur la situation en mettant en attente, puis en déclinant les autres offres. 

Une fois l'orphéon dans les tuyaux, le général de campagne réserva le Grand Pavillon de la Foire, commanda les lampions, les pétards, le feu d'artifice et les farces et attrapes. De sorte que, il n'aurait plus dans les prochains jours, qu'à dresser le plan de table, faire le menu et choisir les millésimes des vins de Bordeaux, avec Madame. 

- Il ne faut pas que j'oublie les cartes d'invitations se dit-il en saisissant la brassée de journaux quotidiens qui annonçaient la victoire du Marquis. 

Puis il entra sans frapper dans le bureau ovale, s'assit à califourchon sur le bras droit du divan où s'était enfoncé le Marquis, tira abondamment sur sa pipe d'écume, en montrant ostensiblement les titres de la liasse de journaux qu'il serrait dans ses bras.

Le Marquis se tourna alors vers celui qu'il considérait déjà comme son "dircab"[2] : 

- Que nous disent les carottes[3] ce matin, Romain ? 

Romain Débouat déposa les journaux en éventail sur le cuir de rhinocéros du bureau du Marquis en ne laissant apparaître que les unes. 

- Par les Roues du Saint Fiacre, voilà ta feuille de route Marquis ! 

- Ah le bel attelage de tête qu'on fait tous les deux ! s'exclama le Marquis en lisant les titres qui annonçaient sa victoire avec la même assurance que lorsqu'ils condamnent un innocent avant l'ouverture du procès. 

On abordait maintenant, le dernier virage avant la ligne droite. Encore quelques semaines et l'affaire était dans le sac. 

Suçant la roue des successeurs du Bourgmestre tout en les marquant à la culotte jusqu’au jour de son départ, le Marquis continuait de caracoler loin en tête des autres candidats. Et, histoire de planter une dernière banderille et de tuer un peu plus le taureau, il alla jusqu’à déclarer dans l'arène publique le lendemain du discours d'adieux que, comme lui : "sans son épouse il ne serait pas devenu le haut personnage qu’il est". 

Il termina son discours par le défi que tous attendaient, affirmant son impatience à connaître le baptême du feu dans les quartiers pauvres, ce qui à Thébeauville tenait lieu de bâton de maréchal à tout nouveau bourgmestre qui se fût montré capable de terrasser la bête immonde des banlieues en perpétuel danger d’être mises à feu et à sang. 

Il avait rassuré les thébeauvillois de sang, jusqu’aux coins et recoins des impasses de Babel Ouest.

Le sourire jeune et jovial des affiches collées par quelques responsables d'associations que le bourgmestre avait particulièrement chéris par le passé, avait fait le reste. 

Tout allait enfin revenir comme avant. Le joli visage changera tout et rien, semant le rêve et récoltant les suffrages.  

J’ai dit

Plume Solidaire



[1]   Pierre LOUYS (1870 -1925)

[2]  "dircab" : contraction de directeur de cabinet

[3]  carottes : prélèvements d'opinions effectués à travers différentes couches de population

Repost 0

Qui Suis-Je ?

  • : Plumeacide, le blog de Plume Solidaire, écrivain public
  • Plumeacide, le blog de Plume Solidaire, écrivain public
  • : C'est une histoire de fraternité républicaine et d'amitié avec celles et ceux qui s'embrouillent avec les chiffres et les lettres.
  • Contact

Allo, y a quelqu'un là ?

 
 
 
  un compteur pour votre site  J'ai mis un compteur pour que vous ne vous sentiez pas trop seul(e) dans cet endroit isolé.
 
 
 
Plumeacide poursuit doucement mais sûrement son voyage dans la blogosphère, et va vers son deuxième millionième visiteur ! Mââgique !
 
 
 

  
2 objectifs et 10 règles pour l'écrivain public

Cliquer pour voir le diaporama

 
 
 
 
Bonne visite et à bientôt
espère-je !
 
 

Chercher Un Article ?

Petites conférences...

du petit professeur Plume Solidaire à l'occasion des Journées de formation des écrivains publics

 

 

Réflexion et débat à propos de l'éthique et de la déontologie de l'écrivain public bénévole - article 1 

 

- article 2

 

- article 3

Session du 7 mai 2011 -  Saison I


Rédiger vite et bien

Session du 7 mars 2012 -  Saison II

 

L'intitulé de cette formation est une boutade! Plus sérieusement le contenu propose deux parties:
1ère partie
- L'organisation de l'accueil et du fonctionnement des permanences d'écrivains publics
- L'accueil des usagers et le début de l'entretien
2ème partie
- Les différents types de démarches
- Les étapes des démarches
- La rédacton de la lettre

 

 Orienter les usagers
Session du 23 mars 2013 -  Saison III

Recours - Historique - Note
Session du 1 décembre 2012 -  Saison III

Médiateurs et conciliateurs
Session du 1 décembre 2012 -  Saison III

Invalidité et handicap
Session du 2 février 2013 -  Saison III

 
Le logement social à Paris 
Session du 25 janvier 2014 -  Saison IV 

 

Témoignage sur l'expérience de la formation d'AIDEMA19 à la 2ème rencontre entre écrivains publics franciliens

Samedi 14 mars 2015 
 
 

Pourquoi me bouge je ?

Le monde n'est pas
difficile à vivre à cause
de ceux qui font le mal,
mais à cause de ceux
qui regardent
et laissent faire

Albert Einstein

Le Dossier de Monsieur K

 

charlot.jpg

Le Film de l'immigration

  25839 71896

Un film de 40 minutes pour deux siècles d’immigration en France. 

 

Source :

Cité nationale de l'histoire de l'immigration

Quel temps sur Belleville ?