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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 18:46
Jean François Billeter : Contre François Jullien

(...)

C’est là le reproche le plus important qu’adresse Jean François Billeter à François Jullien : une fois qu’il a fait de la Chine le lieu de l’immanence, sa cause est entendue. La pensée chinoise est « la pensée de l’immanence », répète-t-il à longueur de livres, mais il n’expliquer pas l’origine et les fondements de cette pensée. Or, en ne les expliquant pas, il donne à entendre qu’elle est comme consubstantielle à la civilisation : « Son tort est de ne pas avoir songé un instant à faire la critique de cette pensée. Il n’a pas vu qu’elle appartient à un monde dans lequel la question des fins ne peut être discutée, ni même posée, et dans lequel l’intelligence est, par conséquent, condamnée à ne s’appliquer qu’aux moyens, aux méthodes, aux manœuvres et à l’art de s’adapter à ce qui est. Il n’a pas vu que la "pensée de l’immanence" est congénitalement liée à l’ordre impérial, qui a créé un monde clos en résolvant autoritairement la question des fins. »

Source : Salon-littéraire

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Victor Segalen écrivait naguère, en le déplorant : « Le divers décroît ». Le véritable exotisme, celui qui consiste à être dépaysé, déplacé, remis en question, tendait à disparaître tout à fait. Ce qu’on nomme aujourd’hui « mondialisation » et qui n’est en fait qu’une lente et inexorable uniformisation des modes de vie et des manières d’être, voilà le phénomène pleuré par Victor Segalen. Nietzsche disait la même chose lorsqu’il déplorait, quant à lui, que « le désert croît. »

Mais, au pessimisme où nous plonge cette terrible constatation, il est peut-être possible de répondre par la lucidité : l’exotisme ancien n’était peut-être pas si exotique, ou pas comme le déplore notre époque. De fait, tous les particularismes musicaux, vestimentaires, coutumiers, etc. tout ce qui se voyait, en un mot, survit à l’état de représentation permanente à destination des hordes de touristes laids et bruyants qui peuvent ainsi rapporter de leurs voyages grégaires des films où plane le souffle de l’étrange.

Depuis longtemps le lointain fascine. L’Orient fascine l’Occident et réciproquement. Plus ils sont séparés, plus la fascination, lorsqu’ils se rencontrent est importante. La tentation est grande de lire dans cette distance une altérité absolue rendant impossible l’échange et la traduction. À propos de la Chine où il s’apprête à partir, Victor Segalen écrit qu’elle est « la plus antipodique des matières » : elle est l’exotisme absolu, l’irréductible altérité.

C’est à cette vision de la Chine comme irréductible autre, comme lointain inatteignable que Jean François Billeter s’attaque dans Contre François Jullien. Ce dernier, philosophe de formation, est un sinologue réputé, auteur de plus de vingt livres sur la pensée chinoise. S’il n’était qu’un sinologue parmi d’autres, Jean François Billeter n’eût sans doute pas pris la peine d’écrire un tel livre.

C’est que, justement, François Jullien n’est pas un sinologue, mais le sinologue, celui que les media consultent en priorité et presque exclusivement. La pensée chinoise en France, c’est François Jullien.

Jean François Billeter, professeur émérite de l’Université de Genève, a toute une œuvre de chercheur derrière lui. Il n’est donc guère soupçonnable de céder dans ce livre à des bas mobiles de jalousie ou de rivalité. Il n’a plus besoin de faire carrière. Il s’excuse d’ailleurs dès le début du livre du caractère abrupt du titre, car ce n’est pas François Jullien en personne qui est attaqué, mais les positions qu’il défend et l’image de la Chine qu’il contribue à imposer.

Jean François Billeter note que la pensée de François Jullien est « toute entière fondée sur le mythe de l’altérité de la Chine. L’ensemble de ses livres reposent sur l’idée que la Chine est un monde complètement différent du nôtre, voire opposé au nôtre. » Ce mythe est un héritage de la sinologie française : Victor Segalen (1), puis Marcel Granet sont à l’origine de cette image de la Chine comme altérité absolue qu’un auteur comme Simon Leys contribue aussi, à propos de la littérature, à défendre et que les Jésuites, et même Voltaire, fondèrent sans doute.Ce que critique d’abord Jean François Billeter, c’est la simplification qu’il voit à l’œuvre dans les analyses de l’auteur de L’Éloge de la fadeur : un concept comme celui de « pensée lettrée », dans la mesure où il unifie toute l’histoire de la pensée, finit par donner l’impression, évidemment fausse, que la pensée chinoise a connu finalement peu de virages et peu de conflits. Un tel concept ne vaut que parce qu’il est possible de l’opposer, en suivant le mythe, à une « pensée occidentale ». Les deux concepts jumeaux de François Jullien semblent n’avoir pas d’autre existence que de servir à une comparaison aussi séduisante que trompeuse : il n’y pas de pensée occidentale, car celle-ci est multiple et faite d’oppositions irréductibles ; pourquoi y aurait-il, pendant toute son histoire, une pensée chinoise une ? François Jullien semble présupposer un accord continué des penseurs chinois, ce qui l’oblige à postuler un fond unifié de la pensée occidental.

« Il s’est mis à opposer sur divers thèmes, d’un ouvrage à l’autre, la pensée grecque classique et ce qu’il appelle "la pensée des lettrés" – la première parce qu’il la considère comme le fondement de la pensée occidentale, la seconde parce qu’elle constitue, selon lui, "la pensée chinoise" . » François Jullien postule une altérité puis sélectionne les éléments des deux civilisations qui permettent une opposition stricte, dès lors « on voit de quel extraordinaire jeu de miroirs résulte la vision de la Chine qu’il nous communique. »

Comme « La mort des amants » de Baudelaire, il n’y a finalement que des miroirs et des reflets, mais la matière à reflet, la réalité, l’histoire, l’expérience effective disparaissent derrière une hypostase nommée « pensée chinoise » et qui apparaît n’être rien. Jean François Billeter nourrit sa critique d’exemples d’analyses historiques qui permettent de comprendre le contexte historique et politique d’émergence de telle ou telle pensée, et propose des rapprochements instructives et éclairants avec l’histoire romaine, par exemple. Ainsi, à propos de la divination, « Cicéron et Wang Tch’ong, philosophe chinois du premier siècle de notre ère, disent à peu près la même chose. »

Lorsqu’on attaque ses méthodes de sinologue, François Jullien, aussi insaisissable qu’un poisson, excipe de sa fonction de philosophe. Au fond, la Chine ne serait pour lui qu’un moyen, non une fin. Son projet n’est pas celui d’une herméneutique de la Chine, mais consiste à « considérer du dehors notre propre univers intellectuel et, par ce détour, "nous faire penser". »

Jean François Billeter accepte de suivre le philosophe sur son terrain et de le juger sur le motif. Or, le résultat est peu probant pour deux raisons au moins : d’une part, le détour par la Chine n’est jamais vraiment accompli dans la mesure où François Jullien ne prend ni le temps ni la peine de suivre pas à pas les raisonnements des auteurs qu’il évoque. Il prélève dans leur œuvre des motifs qui relèvent davantage de la « pensée exotique » (qui consiste à proposer des éléments de dépaysement) que de l’expérience philosophique. Mais, surtout, d’autre part, François Jullien ne quitte jamais tout à fait notre univers intellectuel. Il reste, malgré lui, un occidental.

Son projet porte la marque de cette dernière caractéristique. Il répond à des soucis qui sont ceux d’une pensée qui cherche à se décentrer, à « s’étranger » un peu, à s’éloigner, à prendre le large, mais ne perd jamais de vue le centre, la terre ferme. Un tel projet s’appuie aussi sur un préjugé essentialiste : les civilisations ne changent pas et ne peuvent évoluer.

C’est là le reproche le plus important qu’adresse Jean François Billeter à François Jullien : une fois qu’il a fait de la Chine le lieu de l’immanence, sa cause est entendue. La pensée chinoise est « la pensée de l’immanence », répète-t-il à longueur de livres, mais il n’expliquer pas l’origine et les fondements de cette pensée. Or, en ne les expliquant pas, il donne à entendre qu’elle est comme consubstantielle à la civilisation : « Son tort est de ne pas avoir songé un instant à faire la critique de cette pensée. Il n’a pas vu qu’elle appartient à un monde dans lequel la question des fins ne peut être discutée, ni même posée, et dans lequel l’intelligence est, par conséquent, condamnée à ne s’appliquer qu’aux moyens, aux méthodes, aux manœuvres et à l’art de s’adapter à ce qui est. Il n’a pas vu que la "pensée de l’immanence" est congénitalement liée à l’ordre impérial, qui a créé un monde clos en résolvant autoritairement la question des fins. »

Jean François Billeter donne suffisamment d’aperçus historiques et doxographiques pour saisir le rapport qui existe entre les grandes pensées développées au cours de l’histoire de la Chine et le contexte socio-politique où elles se développèrent. « Les empereurs chinois ont réussi à "habituer le peuple non seulement à l’obéissance et à la servitude, mais encore à une espèce de dévotion envers eux", à le maintenir "fasciné et, pour ainsi dire, ensorcelé par le seul nom d’un". » note Jean François Billeter, citant La Boétie.

Il critique de nombreuses affirmations de Jullien à propos de la Chine contemporaine, comme de dire que la Chine serait indifférente à la psychanalyse, et note que celles-ci témoignent surtout de sa part d’une certaine méconnaissance de la réalité actuelle du pays. Il déplore le faible éclairage qui est apporté au lecteur occidental, lorsqu’une pensée est évoquée, qui est partie paresse, partie malhonnêteté, car au lecteur ignorant, on peut tout dire.

Ce qu’ignore surtout le lecteur, c’est la langue chinoise. La compétence de François Jullien, dont il abuse souvent, c’est précisément d’avoir accès aux textes originaux et de nous les restituer au plus près de ses intentions. De fait, les traductions du chinois sont souvent obscures, à force de respect de la lettre de l’original – toujours selon le mythe de l’altérité absolue. Ce sont sans doute les traductions des classiques chinois qui ont nourri ce mythe au fil des ans.

Or, Jean-François Billeter, sur quelques exemples, montre qu’il est possible de traduire, c'est-à-dire de rendre intelligible et assez clair le sens du texte original en français. Cela suppose bien sûr d’adapter, de traduire un même mot chinois par des mots différents en français (mais le chinois n’est pas la seule langue qui contraint à varier ses solutions, car l’extension d’un mot n’est jamais la même d’une langue à l’autre), et surtout, d’avoir toujours à cœur de rendre faire comprendre le texte, et non de montrer combien il est bizarre, lointain, en un mot, exotique.

La traduction donne souvent lieu à des débats interminables. D’une remarque, Jean-François Billeter en clôt un certain nombre : « Une traduction doit être jugée d’après le but qui lui a été fixé et le public auquel elle est destinée. » On ne traduit pas de la même manière pour le grand public, ignorant de la langue et de la civilisation chinoise, pour qui il faut donc parfois simplifier un peu, que pour ses pairs, pour des spécialistes ou des étudiants en chinois qui possèdent une partie du savoir nécessaire à la compréhension. Une édition grand public n’a pas les mêmes devoirs qu’une édition scientifique et critique. Faute de distinguer les deux, de nombreuses traductions manquent leur but et sont illisibles : trop simples et trop peu commentées, ou trop compliquées et trop annotées. La bonne traduction est donc celle qui respecte le mot de Céphale à Socrate : « à chacun son dû. »

Ce bref et brillant essai de Jean François Billeter est finalement une excellente introduction à la pensée chinoise, à ses enjeux, à son cadre politico-historique, à quelques uns de ses mots clefs. De plus, grâce à lui, il est possible de goûter à leur juste valeur, les ouvrages de François Jullien. Deux articles, en appendice, permettent d’apprécier à propos d’autres travaux, la finesse et la pertinence des analyses du sinologue suisse et le lecteur doit se retenir pour ne pas immédiatement, toutes affaires cessantes, se jeter sur ses deux ouvrages sur Tchouang-tseu, Leçons sur Tchouan-tseu et Etudes sur Tchouang-tseu, publiés par la même maison.

Cyril de Pins

(1) Précisons juste que pour Segalen, opposé en cela absolument au hiératique Paul Claudel (qui ne voit la Chine que du haut de sa forteresse et à travers la vitre de son ambassade...) d'un côté et à l'exotisme de gare d'un Pierre Loti de l'autre, si ce n'est un Claure Farrere, si la Chine est l'extrême autre à soi, elle l'est avant tout de manière à proposer un fructueux affrontement de soi à soi, comme une vertu poétique et révélatrice du Moi. Ses théories sur l'exotisme sont à rapprocher non de l'altérité mais de l'identité et de ses travaux sur le double... (ndlr)

Jean-François Billeter, Contre François Jullien, Allia, 122 pages, avril 2006, 6,10 euros

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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 14:20

Doan 2014-15

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20 mars 2015 5 20 /03 /mars /2015 00:37
colporteur de bijoux

colporteur de bijoux

 

Elle s’appelle Aminata, elle est congolaise, et pour préserver la confidentialité de notre entretien je l’appellerai  Armande, qui est le prénom d’une cousine par alliance de ma grand-mère remariée en secondes noces avec un rétameur reconverti à temps partiel en colporteur de souvenirs de Lourdes, d’images d’Epinal et de santons de Provence sur le chemin de Compostelle; et mort au champ d’honneur avec la Croix de Guerre.

Armande est arrivée par une voie clandestine auréolée de mystère dans notre beau pays en 2013. Seule elle était. Pas longtemps. Un  premier enfant naquit d’une union inter africaine qui dura ce qu’elle dura, puis un second d’une deuxième rencontre du même type dont j’ignore également tout des circonstances qui ne regardent pas l’écrivain, qui se doit de rester neutre et bienveillant en toutes circonstances.

Hébergée à grands frais par la Princesse SAMU, elle migre de jours en jours et de semaine en semaine avec ses bambins d’hôtel en hôtel et de commune en commune de la région parisienne. Elle ne sait ni lire, ni écrire, ne possède aucune qualification professionnelle et ne travaille pas. Avec deux enfants en bas âge et ne sachant sous quel toit elle pourra les faire dormir demain, on l’imagine mal les laisser de jour pour aller vider les corbeilles et briquer les bureaux d’une entreprise dans une zone d’activité perdue en banlieue.

Armande n’est pas contente de son sort; elle est tendue, agressive, peu loquace. Je la comprends, ce qui ne la rend pas plus affable pour autant. Je subsume qu’elle a dû confier sa progéniture à une nouvelle voisine, une compatriote de rencontre, ou une garderie dont l’heure de fermeture approche au fil des minutes qui passent à attendre d’être reçue ; que ça l’inquiète, et qu’elle est pressée de la rejoindre.

Elle a le mérite d’être directe et déterminée, mais elle reste manifestement sur ses gardes. « Qui t’es toi l’écrivain public avec ton sourire enjôleur, et qui prétend m’aider ? », semble-t-elle me dire.

Après deux ans d’errance, elle est venue me faire remplir une première demande de logement social, et c’est dans le cadre des renseignements à recenser pour ce formulaire plein d’espérance magique que j’apprendrai le peu que je sais sur elle, et que j’ai déjà ici présenté.

Au passage je  me demande à quoi servent les services sociaux présumés l’accompagner, pour qu’elle entreprenne cette démarche seulement maintenant.

Pour commencer mon job, elle me tend un Titre de séjour dont la photo est bien celle d’une femme; qui ne lui ressemble pas, et aurait plutôt l’âge d’une copine de sa mère. Mais chacun sait que le nomadisme de la précarité rajeunit, fait perdre du poids, et vous change les traits d’un visage. Les pauvres sont toujours maigres quand ils ne mangent pas chez Mac Do.

A la rubrique : où souhaite-je m’installer ? Elle me demande d’écrire « Paris, que Paris, rien que Paris ». Elle refuse toute idée d’élargir son champ de recherche de logement et d’habiter ailleurs qu’au centre du monde.

Je blêmis en calculant son taux de chance de se voir inviter à visiter un beau logement social rénové, même dans nos quartiers populaires pleins de diversités.

En pareille situation, je suis sujet à un sentiment envahissant et incontrôlable de compassion. Mon devoir solidaire vibrionnant m’oblige à l’action, à guider les pas de cette ingénue qui ignore tout des violences de la modernité au pays de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789.

Paternaliste comme jamais, je tente toujours une sortie du bois.

C’est que j’ai un argumentaire tout prêt pour éveiller les consciences peu averties de la situation du logement social à Paris, avec des images très parlantes. Genre : « imaginez Madame qu’il y aurait un jour une pénurie de carburant dans la capitale. Il y aurait de l’essence que pour 10 000 véhicules, mais les autorités auraient décidé que 100 000 chauffeurs sont prioritaires : pompiers, médecins, ambulances, pompes funèbres, transports publics, responsables politiques, policiers et militaires à déposer et à relever pour assurer la sécurité des édifices publics et religieux; en incluant l’effet redoutable des lobbys des taxis et des sociétés de livraison de biens de consommation alimentaires. Il y aurait donc 90 000 conducteurs déclarés "prioritaires en urgence" à l’accès aux pompes en attente de carburant. Nonobstant le million de propriétaires de véhicules particuliers contraints d’y recourir pour se rendre à leur travail. Ce, tout simplement parce qu’on peut pas donner plus que ce qu’on a, même si plus de monde y a droit. Quand la demande est supérieure à l'offre cela s'appelle la pénurie. » (1)

Sans attendre, c’est là que je leur dis : « Hé oui ! Le logement social c’est pareil. Il y a des logements vides près de chez vous c’est vrai, mais ils ne sont pas pour vous. Il y en pour des fonctionnaires de l’Etat, pour les entreprises, pour le 1% patronal, et les bailleurs sociaux eux-mêmes…Paris, c’est pas Montréal ou les villes américaine qui s’étendent à n’en plus finir dans la verte prairie. Paris c’est à l’intérieur de l’enceinte de Monsieur Thiers qu’on a démolie pour la rebaptiser Boulevards des Maréchaux ; et derrière le périf c'et plus Paris… »

A partir de « enceinte de Monsieur Thiers », je sais que je dois rester vigilant car il est probable que l’attention de mon interlocutrice se relâche. Mes sens sont en éveil car je me doute qu’elle se demande bien ce que vient faire cette femme enceinte de Monsieur Thiers, et dont de toute façon elle n’a rien à faire puisque me dit-elle, sa voisine du dessous qui a moins d’enfants qu’elle et qui travaille pas, et qui vient d'un pays d'Afrique plus au sud que le sien, a obtenu un logement tout neuf avant elle, qui travaille et doit prendre le métro à 6 heures; et c’est bien la preuve qu’il y a des logements à donner à Paris.

J’en étais sûr, c’était écrit dans le marc de café. Comme d'habitide, je me rengorgerai, du calme petit, concentration, vide, plein d’énergie positive et hop on retourne au charbon.

Si à « enceinte » et ce qui s’en suit ça suit toujours en face, je considère que mon bénévolat a porté son fruit. Elle serait sur le point d’accepter de sortir de Paris pour au moins aller visiter les logements qu’on lui proposera : aller voir d’abord, décider après que je clame toujours ; même s’il y a la queue pour visiter.

Si ça résiste, je change de registre, je passe à l’étape suivante, et je charge ventre à terre et sabre au clair: « Quoi, vous parents irresponsables vous ne voyez que votre plaisir personnel sans penser à vos enfants ! Savez-vous combien de familles, qui ont obtenu une décision de logement "prioritaire et urgent" de la commission de médiation départementale de Paris, après le ou les jugements du Tribunal Administratif qui confirment leurs droits, attendent encore d’être relogées depuis 7 ans que la loi DALO est appliquée ? 55% Madame !.

Quel âge il a votre enfant là ? (guili, guili sous le menton)…7 ans déjà ! Et bien si vous ne cherchez pas de logement en dehors de Paris, je vous jure qu’il  a plus que la moitié de chances de faire ses devoirs scolaires assis sur la lunette des WC jusqu’ à la fin de sa 5ème au collège. S’il arrive jusque-là Madame ! C’est ça que vous voulez ? »

Dans mon imagination, parfois, la mère s’effondre en larmes, et le père s’il est présent, lui intime l’ordre de se calmer. Si non c’est moi qui fait le père.

Après je transforme l’essai et j’enfonce mon clou tout rouillé : « Vous dépendez de la Préfecture de Paris qui ne gère que le quart des logements sociaux Madame. Si c’était la Mairie ce serait un peu plus du tiers, pas plus. Et sachez bien une chose : c’est qu’il y a moins de 9% des ménages qui ont obtenu un logement en 2013 sur les 134 375 ménages qui ont déposé ou renouvelé en 2013 une demande de logement social à Paris ! »

Et je conclus joyeux par un « Je vais vous parler pour finir d’un cas que je connais bien Madame : le mien. Je suis né à Paris et j’y ai vécu ma première année à côté de chez Montand et Signoret auxquels je n’ai pas été présenté, ce qui aurait changé le cours de ma destinée. Mes parents sont allés chercher fortune plus loin dans la forêt de Montmorency où j’ai vécu une enfance idyllique et suivi une scolarité aléatoire qui m’a néanmoins conduit vers les études supérieures.

Puis nous avons émigré en Bretagne loin de tout, et près de la mer et de son iode; puis j’ai pris mon envol dans la grande montgolfière de la vie, et ce n’est que sur le tard, ma fortune faite que je me suis rapproché avec ma douce épouse de Paris. Par étape Madame, comme pour ne pas déranger la capitale, à pas comptés. D’abord en lointaine banlieue, la pire qui fut à l’époque, pour venir finir mes jours ici près de vous, dans ce bureau, comme le saumon remontant vers la source de la rivière où ses géniteurs frayèrent.

Mais oui, Madame, Paris c’est pour les riches.  Tout y est plus cher, et pour le prix de la location d’un studio vous aurez un trois ou quatre pièces en province avec balcon et l’ascenseur qui monte et qui descend sans l’odeur du pipi.

Faîtes comme moi, partez loin et vous serez comblée ; Paris n’est pas faîte pour les enfants : pas d’horizon, pas d'espace pour jouer, pas d’air sain, pas d’herbe et pas d’animaux à l’exception du Salon de l’Agriculture quelques jours par an.

J’ai plein d’amis qui vivent en banlieue, et ma famille vit à la campagne, et je vous jure qu’ils sont pas malheureux à voir leur mine bronzée, réjouie et détendue quand ils montent nous voir. Et leur joie de rentrer chez eux.

Allez Madame fais-moi plaisir s’il te plait, déménage en banlieue ou en province. N’écoute pas les gens qui disent que les riches veulent chasser les pauvres de Paris. On s’en tape. Regarde ton intérêt à toi au-delà du bout de ton nez, plus loin que ton quartier et de ta supérette du coin.

Fais-le pour tes mômes. Car ton avenir c’est pas les ménages et les gardes d’enfants à temps partiels qui te l’assureront.

Ton avenir commence avec les conditions dans lesquelles vivent tes enfants aujourd’hui, et le minimum de confort qui leur est dignement nécessaire pour réussir leur scolarité.

 

Face à son mutisme sec, c’est tout ça que je n’ai pas dit à Armande.

J’ai eu juste la force de susurrer « c’est très difficile d’obtenir un logement social à Paris, Madame ».

Cela ne lui a fait ni chaud, ni froid. J'ai fais ce qu'elle m'a demandé.

Certains se défaussent en se donnant bonne conscience en arguant que l’on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux.

J’en suis bien d’accord, mais j’enrage quand ce sont les gens qui s’obstinent à rester dans leur malheur en faisant celui des autres.

Elle part, je descends faire une pause tabac à rouler dans la rue.

Sur le trottoir je la regarde s'éloiger; j'observe  qu'elle claudique légèrement.

Déjà toute cassée Armande, si jeune.

Et je me dis à ce moment là que...'"avec ma p'tite chanson j'avais  l'air d'un con ma mère, avec ma p'tite chanson j'avais l'air d'un con." *

Ni les chiffres, ni le désir de transmettre l’expérience de la vie à autrui ne font rien contre l’aveuglement de la réalité immédiate; et l’illusion de la liberté individuelle et de l'égalité des droits, quand elle se fonde sur l’expression d'une volonté déraisonnante de ne pas savoir.

Plume Solidaire

 

* Marinette - Georges Brassens

 

 (1) - Dans ma fiction les gens répondent habituellement avec ces arguments : «  Voyez ils prétendent qu’il n’y pas de carburant, mais les stations service sont ouvertes et elles distribuent de l’essence, c’est la preuve qu’ils ne veulent pas nous en donner ! Et pourquoi mon voisin qui travaille à l’hôpital il en a et pas moi alors que j’ai une famille à nourrir, et que lui il vit seul avec sa PlayStation en fumant ses Saucisses que je sens l’odeur de sa fumée jusque dans mon salon ».

 

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Petites conférences...

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Session du 7 mai 2011 -  Saison I


Rédiger vite et bien

Session du 7 mars 2012 -  Saison II

 

L'intitulé de cette formation est une boutade! Plus sérieusement le contenu propose deux parties:
1ère partie
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- L'accueil des usagers et le début de l'entretien
2ème partie
- Les différents types de démarches
- Les étapes des démarches
- La rédacton de la lettre

 

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Session du 23 mars 2013 -  Saison III

Recours - Historique - Note
Session du 1 décembre 2012 -  Saison III

Médiateurs et conciliateurs
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Le logement social à Paris 
Session du 25 janvier 2014 -  Saison IV 

 

Témoignage sur l'expérience de la formation d'AIDEMA19 à la 2ème rencontre entre écrivains publics franciliens

Samedi 14 mars 2015 
 
 

Pourquoi me bouge je ?

Le monde n'est pas
difficile à vivre à cause
de ceux qui font le mal,
mais à cause de ceux
qui regardent
et laissent faire

Albert Einstein

Le Dossier de Monsieur K

 

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Le Film de l'immigration

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Un film de 40 minutes pour deux siècles d’immigration en France. 

 

Source :

Cité nationale de l'histoire de l'immigration

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