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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 12:44

 

Lire : Lettre à Léa : Mary versus Leonarda -1

 

 

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Chère Léa,

Commençons aujourd’hui par un résumé de ce triste fait divers.

Jeudi 17 octobre 2013 - les responsables du Journal télévisé de 20 heures de la chaîne France2 avait envoyé une équipe télévisée à Mitrovica, au Kosovo, pour faire le point sur le parcours de la famille Dibrani et interviewer Leonarda et son père. 

"Des milliers de lycéens ont défilé et répondu à l'appel des syndicats étudiants (...) 2 500 selon la Police, 10 000 selon les organisateurs...Un lycée sur cinq a même été bloqué à Paris"

Dans un même élan ils proclament leur solidarité et le droit à l'éducation scolaire pour tous les élèves sans papier établis en France.

Expulsé de France le 8 octobre, « le père de Leonarda a déclaré jeudi à Reuters avoir menti aux autorités françaises (en janvier 2009) sur l'origine de sa femme et de ses enfants, tous nés en Italie, pour tenter d'obtenir l'asile. Selon BFM TV, il aurait usé d'un faux certificat de mariage acheté 50 euros à Paris. »

"On a quitté l'Italie car je n'avais pas de travail et il est plus facile d'avoir des papiers en France, explique au Monde Resat Dibrani. En France, ils donnent des papiers aux Kosovares, aux Bulgares et aux Roumains, on a donc dit qu'on était tous Kosovares. On a fait un faux certificat de mariage à Paris, et on a présenté notre dossier pour avoir des papiers." (Le Monde du 17 octobre 2013)

 Pour ce Papa de sept enfants, mentir semble être simplement la technique normale, adaptée et efficace pour venir s'installer en France avec sa famille.

L'administration ne reconnaissant pas ses arguments, la famille a utilisé tous les recours juridiques pour éviter l'expulsion.

Pendant quatre ans elle a été accueillie dans un centre d'hébergement - financé par les deniers publics - ; le père n'a pu présenter qu'un contrat de travail de 6 mois et il a fait l'objet d'un dépôt de plainte retirée ultérieurement, pour violences à l'encontre de sa femme et de ses filles.


 

 --------------

 

Cette polémique fulgurante fait suite à l’arrestation de Leonarda Dibrani le 9 octobre, polémique qui s’est déployée à partir 11 dans l’Est Républicain et France Bleu Besançon, puis du 14 octobre sur le site Mediapart.

Les conséquences de cette explosion médiatique, qui suit la précédente et précède celle de cette semaine selon une technique de manipulation des opinions bien rôdée, sont à la fois inquiétantes, tant d'un point de vue moral, juridique, que par l'exploitation politicienne qui en est faîte.

D'un point de vue moral, il ne s'agit pour les médias que d'exploiter le choc émotionnel provoqué par la puissance de l'amplification des images et des sons, d'un fait particulier, sur la sensibilité des téléspectateurs et des auditeurs.

Et ce n'est sans doute pas un hasard que vous soyez vous, les lycéens, les plus réceptifs à ce type d'impact émotionnel. Vous êtes un certain nombre dans notre pays à fréquenter un ou une camarade de classe susceptible d’une telle mesure d’expulsion de notre pays.

Nous aussi quand nous avions 20 ans, avons défilé tous ensemble, tous ensemble, sur les pavés des villes baignés de soleil printanier pour changer le monde avec des mots qui sortaient de la bouche. Et nous l'avons si bien changé que nous en voyons aussi aujourd'hui, à travers cette "affaire", l'un des lointains effets pervers.

Je me souviens aussi Léa que, après avoir été témoin visuel des conditions des arrestations dans mon quartier, et contraint d’entendre l’idéologie nauséabonde du gouvernement précédent, nous n’étions pas si nombreux à arpenter l’asphalte qui recouvre les pavés des rues de Paris pour exprimer notre soutien et notre solidarité à l’égard des sans-papiers et des immigrés en général (contrôles au faciès), contre le traitement policier des personnes expulsées. Que faisait-elle toute cette gauche qui s’émeut aujourd’hui des conditions de l’arrestation de mademoiselle Leonarda Dibrani ? Et que faisiez-vous collégiens et lycéens si sensibles aujourd’hui à la situation de cette jeune fille qui vous ressemble ?

En t’indignant contre la manière dont elle a été interpelée par la Police de l’Air et des Frontières au cours d’une sortie scolaire, t’es-tu posé la question de la responsabilité d’une situation dont elle est indéniablement victime ?

Comme tu le sais Léa, la question de l’immigration en France est un sujet délicat à manier qui divise - polarise dit-on maintenant -  la société française sur des positions extrêmes. L’étranger tend à être de plus en plus le bouc émissaire d’une partie des français qui ressentent dans un contexte de réduction des finances publiques et des aides sociales, et d’augmentation des prélèvements sur les revenus, ce que Jean Paul Delevoye* nomme un « racisme d’assiette, qui est une peur d’avoir moins qui suscite moins l’envie de partager ».

Tandis que l’autre partie défend le droit du sol, la tolérance à l’égard des étrangers sans titre de séjour, voire la régularisation de tous les sans-papiers, en niant les réalités économiques et culturelles du contexte actuel de notre pays (et de l’Europe).

Tu achèves ton poème par ces amères paroles :

 

« J'ai honte de mon gouvernement

J'ai honte d'être Léa et pas Leonarda »

 

Réjouis-toi Léa plutôt de ne pas être Leonarda Dibrani. Et contente-toi d’essayer de comprendre, d’élargir ton regard, et d’approfondir ta connaissance des problèmes auxquels sont confrontés les immigrés et les étrangers en France. Mais aussi des questions que pose l'immigration à la France.

Car ces questions de l'immigration s’étendent bien au-delà du caractère humain, et inhumain de l'expulsion dans le cas de Leonarda. Elles font l’objet d’une exploitation outrancière des émotions et des opinions politiques; et de conflits idéologiques au sein de la gauche qui, de mon point de vue, dépassent l’entendement.

Comme le montre la comparaison entre le destin solitaire de Mary et la figure médiatique montée en épingle de mademoiselle Leonarda Dibrani, les étrangers expulsés sont loins d’être logés à la même enseigne dans la diversité de perception et d'analyse de nos consciences civiques et citoyennes.

Je vais donc tenter de t’exprimer mon point de vue d’écrivain public actif dans un périmètre parisien où la population d’immigrés est nombreuse.

Et après tu pourras peut-être appréhender ces réalités complexes de manière différente.


 

 * Président du Conseil économique social et environnemental – Débat sur l’altruisme du 3 octobre 2013 

  

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