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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 17:00

 

 

 

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FRANCE CULTURE – Les ides claires, la chronique de Julie Clarini

 

18.04.2011 - 07:35  

Par Philippe Petit


 

Vous l’aurez peut-être remarqué le terme de civilisation fait l’objet d’emplois répétés, son usage est varié, son sens souvent diffus. La civilisation, tout le monde en parle, mais peu le définissent, surtout au Front National, et beaucoup sont embarrassés. Nous avons tous à l’esprit la phrase de Paul Valéry qui commence son article sur « La crise de l’esprit » paru en 1919 : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Que dire d’autres en effet après la première guerre industrielle qui ravagea l’Europe ? Nous avons également le souvenir du livre de Fernand Braudel « La grammaire des civilisations » paru en 1963. C’est un manuel daté, conçu et écrit à l’usage des classes terminales des lycées. Il fait frémir les représentants actuels de l’histoire globale. Autant que Samuel Huntington trente ans plus tard provoqua la polémique avec son fameux « Choc des civilisations ». Cette conférence, ce livre scolaire, cet essai célèbre, ils font désormais partie de notre culture commune. Mais s’agissant de l’usage contemporain du mot de civilisation il faut avouer une certaine perplexité. Tout se mêle et s’entremêle et déborde les limites de la simple historiographie. Commençons par un petit florilège. Edgar Morin revendique une politique de civilisation. Martine Aubry intitule son livre récent: « Pour changer de civilisation » (1). Le psychanalyste Roland Gori évoque de son côté une crise de civilisation. Le philosophe Bernard Stiegler  à la suite de Marcuse agite le spectre d’une pulsion de mort contre la civilisation. Jeremy Rifkin dans son dernier livre – Une nouvelle conscience pour un monde en crise – se penche sur ce que pourrait être « une civilisation de l’empathie » (2) - Lire demain "Civilisation et culture (2)" -. Et on ne compte plus les usages sauvages de cette notion lorsque Jacques Attali vient à pronostiquer une civilisation de l’avenir, ou que l’invocation d’une France toute chrétienne vient troubler les meilleurs esprits qui ont du passé une vision déformée concernant notre héritage arabo latin, qui pour être celui des cathédrales n’en est pas moins celui de l’algèbre et de la querelle des universaux. Aussi pour avoir les idées claires sur cette nouvelle crise de civilisation convient-il de se demander de quoi la civilisation est-elle le nom ? Car le mot civilisation – pris isolément – a finalement un sens précis lorsqu’il désigne comme chez Fernand Braudel l’ensemble des biens culturels les plus immatériels mais également les plus tangibles, tels les secrets de cuisine, ou les détails vestimentaires, mais il se complique  dès lors qu’il renvoie à l’avenir du capitalisme, à la crise de la société industrielle, à l’état de nos mœurs familiales, voire de notre système de santé… 


 

Pourtant, au départ, les choses sont assez simples. Le terme de civilisation n’apparaît qu’au XVIII siècle. Sa racine est à chercher dans la notion de civilité, un mot utilisé par les courtisans à partir du XVI. Jusque là, il n’y a pas de problèmes. Les formes verbales « civiliser » et « civilisé » renvoyaient à ce processus par lequel les individus acquéraient cette civilité, et ce sont les physiocrates qui ont utilisé la forme substantivée « civilisation » dans le sens d’un progrès de la société. De cette philosophie optimiste allait croître l’idée d’une augmentation des connaissances allant de pair avec le perfectionnement moral. D’où cette opposition qui allait naître ensuite entre « la » civilisation et « la » barbarie.  Et d’où aussi le fait que la définition de la culture vaudra pour la civilisation par exemple chez l’anthropologue Marcel Mauss (1872-1950) pour qui la civilisation est un idéal que l’ensemble de l’humanité devrait atteindre, comme si pouvait exister à titre de présupposé un universel de civilisation. Et qu’il était possible de gommer d’un trait de plume le distinguo opéré par la pensée allemande entre culture et civilisation. Car il ne faut pas l’oublier, pendant longtemps, et pas seulement chez Kant la civilisation a désigné un art de vivre tandis que la culture touchait à l’esprit et à la moralité. Le début de la « Civilisation des mœurs » de Norbert Elias paru en 1939 est consacré à l’analyse comparative de cette opposition entre culture et civilisation. Or tout se passe parfois de nos jours comme si nous nous repassions le film à l’envers. Il est des auteurs qui cherchent à opposer à nouveaux frais ces deux idées tout en faisant du mot de civilisation le dépositaire de tous nos malheurs, « le destin inévitable d’une culture », son achèvement, sa fin, comme chez Spengler, en 1918, qui confondait la « civilisation pure » avec le pur impérialisme culturel et croyait aux cycles des cultures comme d’autres à ceux de la nature…

 


Face à ce glissement progressif du mot de civilisation vers une sorte d’entité lavée de tout soupçon, tous les auteurs ici invoqués n’ont pas recours évidemment aux mêmes arguments pour clarifier notre nouveau malaise dans la civilisation. Mais l’inflation langagière n’est pas meilleur messager que l’inflation monétaire. L’Europe qui fut longtemps gagnée par une nostalgie inconsciente pour le caractère fruste du non civilisé n’en est plus au stade d’instruire le procès de la civilisation, mais elle  (l’Europe) n’est pas à l’abri de se parer des habits de la civilisation spirituelle pour ne pas avoir à affronter le double problème de la diversité des cultures et de la civilisation matérielle mondialisée.


Oubliant ainsi les leçons de Freud qui identifiait à juste titre la civilisation et la culture et celles de Braudel qui se refusait avec raison, lui aussi, d’opposer les fruits de l’esprit et les saveurs de la table…


 

(1)      Odile Jacob

(2)      Les Liens qui libèrent.

 

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