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28 - Les Bûchers de la liberté

Source : http://abonnes.lesinrocks.com/2016/01/26/idees/anastasia-colosimo-contre-les-bouchers-de-la-liberte-11800949/

A 26 ans seulement, Anastasia Colosimo, doctorante en théorie politique, vient de publier un essai vibrant sur l’histoire de la liberté d’expression et du blasphème, Les Bûchers de la liberté. Une manière pour elle d’éclairer le débat public sur les crispations communautaires et de marquer la nécessité pour sa génération de défendre les principes politiques qui font l’exception de la société française. A la fois intellectuelle et prête à servir l’Etat, elle est l’un des nouveaux visages d’une élite politique en reconstruction.

On ne mesure pas encore complètement combien le 7 janvier 2015, puis le 13 novembre, ont marqué “l’entrée dans l’histoire d’une génération”. Pour Anastasia Colosimo, 26 ans, il ne fait pas de doute que sa génération restera déterminée par cet événement colossal, même si elle reconnaît avoir été personnellement choquée, à l’âge de 11 ans, par l’attentat contre le World Trade Center le 11 septembre 2001 : le premier moment de l’histoire tragique dans laquelle elle a plongé, tête basse, menton relevé, comme tenue de résister et comprendre son époque tremblante.

En pleine écriture de sa thèse à Sciences-Po sur le blasphème et la liberté d’expression, elle a éprouvé le besoin de réagir publiquement après le traumatisme national de l’attentat contre Charlie Hebdo. “Je baignais dans ce sujet depuis trois ans ; j’avais suivi de près le procès des caricatures de Charlie Hebdo, nous confie-t-elle, dans un café près de la rue Saint-Guillaume.

“J’ai alors été mortifiée, déprimée par les débats qui ont suivi l’attaque du 7 janvier. J’ai trouvé que tous les débats manquaient de perspectives théologiques et philosophiques.”

D’où son envie de publier un essai, Les Bûchers de la liberté, comme une sorte de bande annonce, déjà argumentée, de sa prochaine thèse.

La théologie et les enjeux juridiques autour de la liberté d’expression occupent toute sa vie, ou presque. Depuis l’adolescence, elle s’intéresse au fait religieux, de manière vibrante. Comme intellectuelle, mais aussi de manière privée, comme chrétienne orthodoxe. Son père, célèbre éditeur et ancien directeur du Centre national du livre, Jean-François Colosimo, lui a transmis ce goût de la théologie.

“Je parlais beaucoup de religion avec mon père. Il m’a beaucoup fait voyager en Orient. Il voulait me montrer ce qui restait de Byzance au Moyen-Orient. Grâce à lui, j’ai découvert Istanbul, Alep, Damas, Palmyre… J’ai vraiment adoré l’Orient, c’était mon imaginaire mental.”

“Le blasphème est une notion confuse”

Ce n’est qu’après avoir commencé des études de philosophie, notamment en khâgne à Henri IV, qu’Anastasia avoue s’être un peu détachée de la religion, trouvant dans l’ordre spéculatif du discours métaphysique matière à apaiser ses doutes existentiels. “J’y suis revenue plus tard, à la religion, précise-t-elle ; “j’ai séjourné dans un monastère en Grèce qui m’a chamboulée ; j’ai commencé alors à m’intéresser à la théologie.”

“J’ai vraiment eu l’impression de passer dans un autre monde avec la théologie”, ajoute-t-elle.

Ce qu’elle éclaire très bien dans son essai, c’est en quoi le blasphème, plein d’angles morts, échappe à une définition commune. “Le blasphème est une notion confuse”, avance-t-elle.

“C’est un terme qui ne veut rien dire à part ‘mal parler’. Il a une pure fonctionnalité : exclure celui qui dérange la vérité constitutive de la communauté. Le blasphémateur est celui qui dérange l’ordre du cosmos, trouble la vérité qu’on partage, remet en cause ce qui nous constitue.”

Si le blasphème concerne ainsi moins le religieux que le politique, elle s’étonne de la manière dont la société française l’instrumentalise aujourd’hui. “Les crispations identitaires d’aujourd’hui, ce n’est pas raisonnable”. Alors que, selon elle, la loi sur la liberté d’expression de 1881 reste “une très grande loi”, se suffisant à elle-même, l’inflation juridique contemporaine vient crisper une situation sociale qui n’avait pas besoin de cela.

La loi Pléven de 1972, en particulier, a d’après elle “ouvert des brèches dangereuses” et enclenché un engrenage insidieux. Car avec cette loi, un peu occultée par la loi Gayssot de 1990, on ne punit plus désormais l’insulte à un particulier (la diffamation individuelle, limite de la liberté d’expression, prévue par la loi de 1881), mais aux croyants appréhendés comme une communauté. “Ce qui est catastrophique, c’est la notion de groupe”, affirme-t-elle.

“Or, on est le pays de l’autonomie : on peut être ce qu’on veut. Vous renvoyer au groupe, c’est aller contre tout ce contre quoi la France des Lumières s’est construite.”

Choquée par la déchéance de nationalité

Anastasia Colosimo revendique la fierté d’un héritage : celui d’une exception française, “que je trouve très beau”, selon lequel “il n’y a pas de communauté entre les citoyens et l’Etat”.

“L’idée de la France est fondée sur l’existence d’un minimum commun. Est-ce qu’on veut devenir une société communautariste à l’anglo-saxonne ?”

Confrontée à la réaction sécuritaire de l’Etat après les attentats de novembre, elle se dit “choquée” par “l’écran de fumée total” que représentent le projet de déchéance de nationalité et la prolongation de l’état d’urgence. “Il n’y a pas de vision, regrette-t-elle. Il y a vraiment un projet commun à reconstruire, et il faut comprendre ce qu’on entend par laïcité”, ajoute-t-elle.

On a ignoré le fait religieux, on ne l’a pas pris au sérieux. L’ordre religieux et la folie identitaire, ce n’est pas la même chose, mais on ne sait pas les distinguer.”

L’intérêt de sa réflexion se mesure ainsi à la nécessité d’affirmer au sein de l’espace public les règles vertueuses d’une liberté d’expression érigées par nos députés de la IIIe République. “S’il serait fou de croire que la liberté d’expression peut être totale, il n’est pas moins insensé de penser que la judiciarisation à la fois pressante et erratique de la parole qui est en cours n’implique pas une police du langage d’un tout nouveau genre ou plutôt, des milices et patrouilles du propos impie”, écrit-elle judicieusement à la fin de son ouvrage. Et de conclure :

“C’est un grand malheur que nous ne sachions plus que la production systématique des sentiments des uns et des autres est l’assurance de la guerre de tous contre tous.”

“Au service de l’Etat”

Ce qui frappe chez Anastasia Colosimo, par-delà l’assurance d’une réflexion déjà très mûre pour son jeune âge, c’est aussi combien elle semble préoccupée par l’état tendu de la société française. Si elle se sait intellectuelle, elle n’a pas oublié pour autant le goût de l’action concrète. C’est ainsi qu’elle prépare l’ENA, parallèlement à l’écriture de sa thèse dirigée par Jean-Marie Donegani et à l’enseignement qu’elle assure à Sciences Po. “Beaucoup de gens de ma génération veulent aujourd’hui s’engager au service de l’Etat”, observe-t-elle.

Le travail, incessant, est la condition de sa survie. “Le travail, cela me calme, cela me désangoisse”, dit-elle, avec son sourire franc, traversé par le sentiment d’inquiétude d’être au monde. Peut-être la marque suave d’une mélancolie slave, puisée dans l’héritage de sa mère russe.

“Je suis assez dostoïveskienne ; la mélancolie russe siège en moi. Je suis aussi fondamentalement hobbesienne : mon hypothèse anthropologique est pessimiste. Mais je crois que c’est par ce pessimisme qu’on arrive à une ontologie optimiste ; c’est en pensant l’homme comme il est qu’on peut penser l’individu de manière optimiste.”

Hobbes, Machiavel et Dostoïevski sont ces penseurs clés qui nourrissent sa propre réflexion, encore en devenir. Marquée par un stage auprès du préfet délégué pour l’égalité des chances de Seine-Saint-Denis, Didier Leschi, qui vient de prendre la tête de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, elle s’accroche à la volonté de servir son pays, par l’action publique. Et puis pourquoi au fond être une intellectuelle ? “Si on n’est pas Hannah Arendt, cela ne vaut pas le coup ; quand on n’est pas Hannah Arendt, on se rend utile.”

Anastasia Colosimo, Les Bûchers de la liberté (Stock, 228 p, 18,50 €)

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