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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 17:42

 

L'art pour conjurer la tyrannie

Source : lalibre.be

 

 

L’histoire commence dans une des plus belles villes du monde. Il y a la place de Sienne, incurvée comme une coquille Saint-Jacques, qui donne sur le Palazzo Pubblico. A l’intérieur, dans la salle de la Paix, les trois murs face aux fenêtres sont couverts d’une fresque admirable, célèbre entre toutes, qu’on nomme aujourd’hui "Les effets du bon et du mauvais gouvernement" et qu’on appelait, jadis , "La paix et la guerre". Une œuvre totale qu’Ambrogio Lorenzetti a peint de février 1338 à mai 1339, recevant pour cela, de la ville de Sienne, la somme de 113 florins.

L’œuvre était destinée à frapper tous les visiteurs et à leur donner un message politique. Rarement, une peinture fut tant commentée, analysée, scrutée, tant elle est un vrai traité de philosophie politique doublée d’une réussite picturale majeure de la fin du Moyen Age. Malgré les commentateurs passés, le livre magistral que vient de publier Patrick Boucheron parvient à renouveler totalement notre regard et à montrer comment les images peuvent nous parler. "Conjurer la peur, Sienne, 1338, Essai sur la force politique des images" est le contraire d’un gros "coffee book" qu’on laisse traîner sur sa table sans le lire : 300 pages sur cette seule fresque, superbement illustrées et à prix doux.

Crise bancaire

L’analyse qu’en fait Patrick Boucheron a d’étranges résonances avec aujourd’hui : la démocratie est un état très fragile. Elle est sans cesse menacée par l’individualisme, le despotisme, l’intérêt personnel contre le lien social. Et alors, la guerre et la barbarie ne sont jamais loin. C’est ce que montre et démontre cette fresque. A l’époque de Lorenzetti, Sienne était gouvernée (de 1287 à 1355) par un groupe de neuf citoyens régulièrement renouvelés (élus par tirage au sort, changés tous les deux mois, décidant en collégialité, avec contrôle des comptes). Ils étaient "les gouverneurs et les défenseurs de la commune et du peuple". Une exception bien souvent car de nombreuses villes italiennes étaient plutôt dirigées par des despotes. A Sienne aussi, la menace existe et "la seigneurie" comme les grandes familles aristocratiques rêvent de prendre le pouvoir laissé au peuple au nom "du bien commun".

La population subit la peste noire en 1348 qui tua d’ailleurs les deux frères Lorenzetti. Mais c’est la crise bancaire qui tua le régime démocratique communal et amena à Sienne un régime "fort". Il y avait eu de grandes faillites bancaires en 1316-1317, l’ensemble du crédit était si fragilisé que le gouvernement des Neuf devait abolir l’emprisonnement pour non-paiement des dettes car disaient-ils ce serait alors l’ensemble de la population qui devrait aller dans les geôles.

La ville, mais aussi les artisans et les entrepreneurs siennois n’avaient plus comme solution que de s’en remettre à des usuriers qui les étranglaient encore plus. "Les Neuf , écrit Patrick Boucheron, choisirent systématiquement de porter secours à l’oligarchie financière et bancaire, aggravant l’endettement public qui faisait précisément la fortune des banques et délaissant le soutien à l’activité économique."

Cela aboutit finalement à une vraie insurrection d’"un préprolétariat" qui choisit de remettre le pouvoir à "un tyran". Le peuple criait : "Vive l’empereur et mort aux Neuf !" Un avertissement aux démocraties modernes confrontées aux mêmes crises bancaires.

Effets du bon gouvernement

La fresque raconte la différence entre "un bon" et "un mauvais" gouvernement. Il n’y a pas chez Lorenzetti, l’intervention divine ou la moindre présence d’un religieux. Le Dôme de Sienne n’apparaît qu’en petit dans un coin de la fresque. Pas non plus de traces de rois ou de princes. Le "bon gouvernement" est l’affaire uniquement de tous les hommes et femmes de la ville et il se reconnaît à ses effets.

D’un côté de la salle de la Paix, on voit donc l’effet d’un bon gouvernement : chacun vaque à ses occupations, libre "sans contraintes sur les corps" . Les échoppes sont prospères, une fiancée à cheval se rend à ses noces, on discute aux fenêtres, un groupe danse.

A côté, au-delà de l’enceinte, c’est la vie agraire avec les paysans, les chasseurs, le morcellement pacifique des terres. On a compté 56 personnages et 59 animaux dans cette campagne siennoise. La ville de Sienne peinte par Lorenzetti est conçue à partir de 7 points d’observation différents et non pas avec un seul point de fuite comme le fera la Renaissance, pour montrer qu’une ville bien gouvernée n’est pas celle d’un seul point de vue, uniformisé, mais qu’elle est un chantier permanent, la résultante de multiples accords locaux.

Le bon gouvernement ne veut pas dire laxisme : dans le ciel vole une figure de la "Sécurité" tenant un gibet. Elle a la forme d’une femme quasi nue (le premier nu, non divin, de l’histoire de la peinture).

 

 

Le mauvais gouvernement

Sur le mur en face, on voit les effets du mauvais gouvernement, c’est Guernica en pays siennois : la terre est brûlée, laissée aux violences de la guerre, les animaux sont morts, sous le regard de Timor ("la peur") qui flotte dans ses habits noirs effilochés tenant sa longue épée sombre. En ville, les commerces sont fermés sauf celui de l’armurier. La désolation, la peur, les corps contraints, dominent sous le regard de "Tyrannia", peint sous les traits d’un monstre cornu qui tient le Justice à ses pieds et sur la tête duquel planent trois femmes maléfiques : Avaritia, Superbia et Vanagloria (la Vanité). Tyrannia est conseillé par un centaure à tête de sanglier et entouré de Crudelitas.

Sur le mur central, entre les effets de la paix et ceux de la guerre, se trouvent le secret du bon gouvernement. Au centre, un vieillard incarne le bien commun. Ses conseillers sont la Foi, la Charité, l’Espérance, la Force, la Tolérance et la Justice représentée deux fois. La Concorde aussi est là, avec sur les genoux, un grand rabot symbolisant le rabot fiscal nécessaire au bien commun. Des hommes en armes surveillent les prisonniers et le gouvernement s’avance, lié par une corde qui les unit au nom - à nouveau - du "bien commun".

La magnifique Paix

Au centre de la fresque, siège la Paix, sous la forme d’une belle femme blonde alanguie sur un lit qui recouvre les armures devenues inutiles; longtemps, on a cru qu’elle était là, à savourer la paix de la concorde. Patrick Boucheron démontre que son état est en fait, la mélancolie. Elle sait que l’équilibre du "bon gouvernement" est très précaire et pourra disparaître.

Il le démontre aussi en expliquant que le groupe de danseuses dans la ville est en fait un groupe de danseurs. Alors que toutes les femmes chez Lorenzetti ont une poitrine marquée et de longs cheveux blonds. Ces "danseuses" ont la poitrine plate et les cheveux courts. Leur danse est rituelle. Et si on regarde bien leurs robes, elles sont en lambeaux, "mitées". Le ver de la décadence est dans le fruit et la "Paix" le sait.

La fresque devient alors une manière de conjurer la peur, d’essayer par la force de l’image de convaincre le peuple que "la séduction seigneuriale" n’est pas une solution. Patrick Boucheron a choisi pour la couverture un détail révélateur : un gros plan sur le regard apeuré des soldats.

Tout le livre est un essai magistral, d’une érudition éblouissante (parfois très pointue), qui fonctionne comme un long travelling, partant de la place de Sienne, pour aboutir aux détails et au sens de la fresque : le bien commun est un trésor fragile. La Paix le sait. En final, Patrick Boucheron raconte que dans la salle de la Paix, il a ouvert les volets des fenêtres, et il a vu que les collines de Sienne, peintes par Lorenzetti, se prolongeaient exactement dans le paysage toscan actuel. On a si rarement l’occasion de passer plusieurs heures sur une seule œuvre qu’il ne faut pas se priver de ce plaisir. On ne sait plus faire parler les images aujourd’hui, Patrick Boucheron l’a fait pour nous.

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